Le régime politique de la pandémie

Publié dans Figaro Vox[1] le 19 mai 2020 sous le titre « Se voir réprimandé pour être sorti dans la rue relève de la science fiction »

 

Avec le déconfinement, il devient possible de prendre de la distance pour réfléchir à l’étrange expérience que nous avons vécue ces derniers mois. Je voudrais aborder l’aspect politique du phénomène. La thérapie publique imaginée par les gouvernements a en effet engagé des dispositifs de police et de surveillance uniques. Je voudrais les considérer du dehors, de façon objective, sans l’intention prophylactique qui les animent et que tout le monde comprend (ou presque).

 

Un système de pouvoir d’un genre nouveau s’est en effet mis en place durant cette période. Il ne s’appliquait pas à des biens ou à des usages mais à la condition même de l’existence, au corps des individus, qui, parce qu’ils étaient malades (ou pouvaient l’être) se virent privés de la liberté de se déplacer, exclus de la socialité et même de la parenté, au point de devenir les objets anonymes d’une traque digitale surveillant leurs faits et gestes. Se voir appréhendé et réprimandé pour être sorti dans la rue et n’avoir pas respecté le confinement a quelque chose de fantastique, proche de la science fiction. Que la maladie ou l’état de santé soient tenus objectivement pour relever d’une responsabilité dont il faille rendre compte, c’est quelque chose d’inédit. De même pour l’interdit fait aux plus de 70 ans de s’éloigner de leur logement, signifierait-il que l’âge lui même constitue une contravention, alors que contamination et âge ne relèvent pas d’un choix mais sont le fait d’une condition subie passivement? Le protocole actuel du déconfinement, aussi, dans ses moindres détails, y compris l’espace vital dont l’individu jouit dans l’espace public (qualifié de « distanciation sociale »), a quelque chose de dantesque. Comment définir cette nouvelle règle. Elle est « ad personam » et n’a pas de portée universelle. Ce n’est plus la race, la religion, qui enferme l’individu, c’est son état de santé? Un critère relevant du déterminisme et non de la liberté.

 

Dans la mesure où ce régime ne relève plus d’un dispositif médical (dans le cadre de l’hôpital), mais étatique( l’espace public) il peut être qualifié de régime (objectivement) policier . Il l’est par la façon dont il impose sa loi, à savoir la terreur, la peur panique que les déclarations alarmantes des pouvoirs ont contribué à installer. Cette terreur a fait effet d’autorité absolue, du genre de celle à laquelle on obéit sans contrainte, comme par conviction, et raison, sans susciter de questionnement et encore moins de révolte.

 

Cette autorité, de portée foncièrement politique, s’appuyait cependant sur une autre autorité, celle du comité d’experts médicaux derrière lequel le pouvoir politique s’est abrité tout au long de la crise. C’est lui qui faisait la décision: autorité intouchable parce que non politique, ne devant rendre des comptes qu’à la communauté des chercheurs, et donc détenteur d’un pouvoir sans limite, confirmé de surcroît par l’auréole invincible de la Science, d’autant que cette science traite de vie et de mort. Un tel pouvoir est inédit dans l’arène politique, sauf qu’on en a déjà le goût avec l’abus du pouvoir juridique qui caractérise la judiciarisation de la vie citoyenne, dans laquelle la décision dépend d’un aréopage de juges (ici de médecins) prenant des décisions sans avoir été élus ni être contrôlés (et en Italie comme en France la question de savoir si les gens âgés devaient être intubés ou non a fait planer le spectre de cette évolution vers un droit de vie ou de mort). Nous avons là une première qui pourrait augurer de lendemains inquiétants. La controverse française autour du professeur Raoult a eu de ce point de vue une conséquence très bénéfique car elle a contribué à montrer que la Science n’est pas infaillible et qu’elle recélait des dissensions, des écoles, des groupes qui s’affrontaient. Elle a montré qu’elle était traversée par des enjeux de pouvoir et de conflits d’intérêt. Comme dans la politique. La menace actuelle de « la deuxième vague » (en septembre, avec des dizaines de milliers de mort annoncés ici ou là), montre que le système se perpétue même dans le déconfinement alors qu’il y a là une hypothèse mais pas une certitude (de la « science fiction » pour le professeur Raoult).

 

Un des aspects les plus étonnants de ce système se manifeste aussi sur le plan économique: le fait d’être obéissant aux exigences sanitaires devrait être gratifiant mais il vous plonge, selon que vous soyez  puissant ou misérable, dans la ruine et la pauvreté. Là aussi la sidération est maximale: tout allait (plus ou moins) bien, puis soudain tout s’est effondré et l’on se retrouve plongé dans une adversité inexplicable. Le régime politique de la pandémie ne donne ainsi aucun avantage à ses membres, sauf celui de vivre (alors que le faible taux de mortalité sur un plan général n’est pas ce que les experts en mathématique avaient annoncé). La survie économique alors se paiera de subventions, reports de dettes, etc, qui feront de l’Etat le grand et unique dispensateur d’un minimum vital. Le régime de la pandémie voulait sauver la population au prix de sa précipitation dans un abime économique, c’est à dire en portant atteinte à la subsistance même des confinés heureusement épargnés (mais nul ne saura ce qu’il en aurait été sans confinement).

 

Quant à l’exercice du pouvoir, il a été confié à l’art de la parole et aux dispositifs qui la propagent, à savoir les médias d’information qui, durant cette période, n’ont parlé que de ce sujet, oubliant le reste du monde et accentuant l’angoisse de la population. Au début de l’épidémie, ils ont relayé l’annonce de centaines de milliers de morts possibles que l’OMS et la communication chinoise confirmaient et ils n’ont pas cessé d’y revenir au fil du temps avec les statistiques de chaque jour. On ne fit pas le clair sur le fait que le modèle mathématique des « experts » pouvait être erroné. Le déconfinement se paiera donc d’un surcroit de contrôle sur le terrain (par la police, l’armée dans certains pays) : les autorisations de sortie et de déplacement sur certaines distances, le droit d’utiliser les moyens de transports de masse vont ainsi perpétuer l’application policière des consignes.

 

On remarquera aussi que ce modèle de pouvoir a généré une illusion de communauté et de socialité, une socialité « virtuelle ». Elle nous libère du poids de notre corps et de l’espace en les reconstruisant conformément aux codes de la médiatisation, c’est à dire de la substitution à la vie réelle d’une vie représentée,  échappant à la réflexivité de la socialité réelle.

 

La décantation de cette expérience cauchemardesque sera longue. Espérons qu’elle ne préjuge pas de ce que pourrait être l’avenir et qui existe déjà dans le régime totalitaire chinois qui semble avoir servi de modèle, quoique sous le mode impensé, aux Etats démocratiques occidentaux.

C’est une vision sinistre que celle que permet la distanciation sociologique – qui n’est pas la « distanciation sociale » – mais qui pourra soutenir que les faits ici décrits et rassemblés ne sont pas des faits objectifs? Ils ont leur réalité, leur pesanteur, indépendamment de notre intention ou du sens que nous leur donnons…

 

* A partir d’une chronique sur Radio J du vendredi 8 mai 2020

[1] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/se-voir-reprimande-pour-etre-sorti-dans-la-rue-releve-de-la-science-fiction-20200518

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.