Le statut métapolitique d’Israël

Le Yom Yeroushalayim attire notre attention sur une dimension capitale du conflit du Moyen Orient ou, plus exactement, sur la difficulté de l’Etat d’Israël à être accepté  et pleinement reconnu, à commencer par ses « amis ». Je fais référence au statut métapolitique de son existence. Par métapolitique, j’entends « plus que politique » mais pas le contraire du politique car métapolitique et politique font équipe. D’autres diraient « religieux ». J’entends par là la stature symbolique objective de l’Etat, non seulement au regard de lui-même mais aussi de toute la planète. En effet, en choisissant d’appeler l’Etat juif « Israël », Ben Gourion l’a inscrit dans une généalogie grandiose, dans la lignée biblique.

 

Que le peuple d’Israël réapparaisse sur la montagne de Sion, c’est un événement symbolique cataclysmique, digne de la fin des temps, pour les civilisations qui ont été marquées par le christianisme, l’islam, la modernité et aujourd’hui la post-modernité. Tous ces univers s’étaient quelque peu fondés sur l’idée que la Maison d’Israël avait fait faillite et qu’elle avait disparu à jamais.

Nées du mythe d’Israël, ces civilisations s’inscrivent en principe dans une concurrence identitaire féroce avec Israël, l’Israël éternel. Il ne faut pas chercher plus loin pour expliquer le fait que l’Etat d’Israël constitue pour l’imaginaire de ces civilisations un problème planétaire, pourquoi l’Union Européenne, qui se tait devant l’occupation militaire turque d’une partie de l’île de Chypre depuis des années, envoie, jusques et y compris aujourd’hui, mises en demeure sur mises en demeure à Israël pour qu’il ne donne pas consistance à cette envergure métapolitique: être à Jérusalem. Qu’il soit en Judée-Samarie bibliques (l’hinterland de Jérusalem), c’est le pire des scénarios qui les angoisse. Pire que cela, quand la France vote à l’UNESCO toutes les motions palestiniennes islamisant les lieux saints bibliques du pays sous la gouverne de l’Autorité Palestinienne, au défi de l’histoire et de l’archéologie, mais aussi du respect dû au judaïsme, c’est bien de cela qu’il s’agit.

 

Quelle est la politique suivie en la matière par les gouvernements israéliens dans ce qui est un élément décisif du statut stratégique d’Israël? Je dirais: la réserve et le malaise. Israël subit cet état de faits, plutôt qu’il ne le chevauche, et s’expose ainsi à défaites sur défaites.

 

C’est une longue histoire, imputable au sionisme politique qui, tout en ressuscitant la souveraineté du peuple juif, ou plutôt sous la forme de la « nation israélienne », a poursuivi la « régénération des Juifs » de l' »Emancipation, c’est à dire, dans ses termes, la « normalisation » des Juifs: en un mot l’effacement de sa grandeur historique pour « être comme les autres »[1].

 

L’histoire contemporaine commence en 1967, lorsque le vainqueur de la Guerre des 6 jours, Moshe Dayan, arrivant devant le Mont du Temple et le Kotel confie au général Narkiss: « qu’allons nous faire de tout ce Vatican? », pour finir par remettre les clefs du Mont du Temple au Wakf ennemi!

 

L’histoire récente  prouve que ce n’était pas là un acte de sagesse politique car, ces dernières années, exploitant la défaillance d’Israël sur ce plan là, le mouvement islamiste d’Israël (oui, il y a bien un mouvement islamiste en Israël, soutenu par la Turquie d’Erdogan, qui vient d’envoyer à la Knesset une députée en Hiidjab!) s’est engouffré dans la brèche et  maintient une tension et une effervescence religieuses islamiques sur le Mont du Temple, qui nargue l’Etat sous la houlette du parti arabe, la « Liste unifiée » en le menaçant de déclencher un Djihad mondial.

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le statut « périphérique » actuel de Jérusalem par rapport à Tel Aviv mais ce qui est clair, sur le plan du réalisme le plus sec, c’est que la ville ne sera pas la capitale réelle d’Israël tant que l’Etat n’assumera pas positivement  et avec résolution son statut métapolitique juif, sans qu’il habite et investisse la ville par les activités qu’il faudrait développer dans le domaine des actes symboliques s’adressant à l’humanité entière: une ville dont il a été dit dans la prophétie que tout homme y montera, chacun au nom de son Dieu.

 

C’est alors qu’Israël portera à nouveau les habits de l’Israël éternel.

 

* à partir d’une chronique sur Radio J le 22 mai 2020

[1] Sur cette perspective cf. Shmuel Trigano Le Nouvel Etat juif (Berg International, 2015) et en hébreu Hamedina hayehoudit meever la normaliout (Ed. Carmel, 2020)

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.