Les juifs et Macron: fin de partie

Avec le recul, la visite de Macron à Jérusalem offre un condensé du syndrome français envers Israël, ce syndrome qui est à l’œuvre de toutes parts,  des médias à l’opinion publique via l’AFP et le Quai d’Orsay. Cette visite, mise en scène de façon programmée, fut construite comme un happening enchaînant les scènes symboliques. Avant  la compassion et les grands mots de la mémoire, à Yad VaShem, l’esclandre de l’église Sainte Anne – un remake chiraquien presque comique –  avec pour horizon final la visite à Ramallah.

 

Dans cet enchainement de scènes successives, la compassion macronienne pour la Shoah montre ses  deux finalités.

 

La première – proferée dans une église- clame que les Juifs (en la personne des policiers israéliens chargés de protéger le président) ne sont pas chez eux à Jérusalem: un discours adressé en fait aux Palestiniens. La France par contre, elle,  est chez elle à Jérusalem et elle relaie la clameur des Palestiniens. Mais quelle France? Celle des capitations et de la protection des chrétiens dhimmis en pays musulman?  N’est ce pas ce même déni que confirment résolution après résolution  (et depuis Sarkozy) les votes de la France à l’UNESCO, déniant aux Juifs leur histoire plus que bimillénaire en Eretz Israël? Et de fait l’eglise Sainte Anne est l’adresse de deux ONG antisionistes militantes.  En somme l’esclandre programmé avait vocation à faire un clin d’œil aux Palestiniens en rapport avec la ville de jérusalem, comme si Macron s’excusait d’être venu à jerusalem sous l’égide de l’Etat juif.

 

La deuxième finalité du scénario macronien vise à cantonner la Jerusalem visitée dans la compassion pour la Shoah, de façon à laisser entendre que la justification de l’Etat juif serait décidée par l’Holocauste et pas par les droits historiques du peuple juif (qui bien sûr dans cette vision de l’histoire n’existe pas: on se souvient du ministre Blanquer lors de la soirée sur France 2, s’emportant contre les Juifs français qui partent en Israël). Face à la Jerusalem dans laquelle Israel n’est pas chez lui, il n’y a donc de Jerusalem juive qu’en vertu de la culpabilité de l’Europe dans la Shoah et de sa compassion pour les victimes, c’est à dire, par delà les Juifs, les supposées victimes palestiniennes. Le partage est ici émimment clair.

 

Et attention qu’Israël ne brouille pas ce partage! comme l’exprime bien la mise en garde proférée à Yad VaShem: « Nul n’a le droit de convoquer ses morts pour justifier quelque… haine contemporaine ». On croit entendre le commentaire du philosophe Paul Ricœur sur l’accaparement de la mémoire de la Shoah par les Juifs », un philosophe dont Macron fut l’assistant.

 

Le plus terrible devait venir après, dans l’avion de retour, avec la confession de la culpabilité de la France dans le crime contre l’humanité qu’elle aurait commis en Algérie et dont  elle devrait faire repentance.

 

Je n’approfondirai pas ici l’ignominie révoltante que constitue ce jugement pour quelqu’un qui a connu et vécu l’Algérie et, par delà, plusieurs millions de descendants des Français originaires d’Algérie vivant en France.

 

Pour m’en tenir au plan du voyage à Jérusalem, cet apparentement symbolique montre très bien comment la repentance pour la Shoah fraie la voie à la cause arabe, en l’occurence ici palestinienne. On se demande à ce propos qui instrumentalise la Shoah sinon Macron? La Palestine devient de cette façon le condensé de la mauvaise conscience occidentale: la Shoah, le colonialisme. Israël en devient en effet l’agent par son existence même, même si c’est de la faute à l’Europe. Se pencher sur la Shoah, c’est donc aussi se pencher sur la « Shoah » des Palestiniens, la Nakba, et la rédemption post-« coloniale » de ces derniers.

 

La reconnaissance par Macron du fait que que l’antisionisme est un des traits du nouvel antisémitisme est ainsi totalement annulée dans ce syndrome. Le mensonge palestinien à la source du nouvel antisémitisme en ressort au contraire accrédité et renforcé. Et c »est bien ce que montrent les médias français dans le compte rendu du voyage à Jérusalem[1]. Car le syndrome comporte aussi un plan intra-français. Ce rapport à Israël s’inscrit en effet, de façon implicite, dans une sorte  de « négociation » symbolique et psychologique -muette-  avec la population française immigrée, en grande partie d’origine algérienne (ce trait est important), qui a adopté le narratif palestinien – qui passe mieux en France – pour narratif de sa propre identité et justification de sa montée sur la scène politique française (cf. la présence du drapeau palestinien dans toutes les manif.).

Dans cette négociation, le traitement d’Israël par le pouvoir  joue comme une monnaie d’échange symbolique. C’est ce qui explique pourquoi la réalité de l’antisémitisme du début des années 2000 est restée invisible quand elle n’a pas été sciemment occultée (voir l’aveu du ministre de l’intérieur D. Vaillant quant à ses causes[2]). C’est ce qui explique pourquoi il y a aujourd’hui une auto-censure immanente sur tout ce qui touche l’islam et l’antisémitisme des milieux islamiques alors que tous les excès et les mensonges, les diffamations, sont possibles et permis dès qu’il s’agit d’Israël ou des Juifs.

Il y avait une délégation juive qui accompagnait Macron. Elle est restée silencieuse, retiendra l’histoire. Mais il doit être clair que, dans la lutte contre le nouvel antisémitisme, les Juifs de France n’ont absolument rien à attendre du pouvoir macronien.

 

* À partir d’une chronique sur Radio J le vendredi 7 février 2020.

[1] Le soir même de la visite à Yad Vashem, il suffisait de voir l’émission de la chaine 5, C’est dans l’air (cette étrange émission de « débat » où tous les présents, toujours les mêmes, sont d’accord sur tout) pour constater que sous la compassion pour la Shoah, la condamnation d’Israël était générale et évidente, sans aucune analyse  critique du mensonge palestinien, dont l’archétype est le roman de la Nakba, c’est à dire la transformation en Shoah de la défaite de la guerre d »extermination des Juifs, un vrai djihad, lancée par tous les Etats arabes et les Palestiniens dans la guerre de 1948, après qu’ils aient refusé le partage proposé par l’ONU.

[2] On se rappelle que Vaillant explique l’occultation de 500 agressions antisémites venues des milieux musulmans, décision du gouvernement Jospin, « pour ne pas jeter de l’huile sur le feu ». On pourrait dire de la même façon que Christiane Taubira instaure la loi sur la mémoire de l’esclavage en faisant l’impasse sur l’esclavage islamique des Africains sous le prétexte que les « jeunes des banlieues » ont déjà suffisamment de problèmes pour leur en rajouter un autre…

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.