France 2 et l’antisémitisme: une soirée pour égarer les esprits

La soirée télévisée sur l’antisémitisme, organisée par France 2 et France Culture, dégoulinait de bonne volonté mais le narratif proposé par le documentaire au centre du débat, a campé un paysage erroné qui ne peut qu’accentuer l’égarement et l’incompréhension du phénomène antisémite contemporain.

 

L’égarement d’ailleurs s’illustra en deuxième partie de cette soirée, très longue, avec le reportage de Georges Benayoun sur les Juifs de Toulouse. Ce fut la meilleure et la plus authentique partie de la soirée pour ce qui est de la description de la situation vécue par les Juifs mais une séance malencontreusement placée  à l’heure où les téléspectateurs vont se coucher.  On y entendait en effet les expressions du désarroi des Juifs français, toujours sans aucun effort d’explication ni d’analyse.

 

Remarquons à ce propos que l’idéologie ambiante met toujours l’antisémitisme et le destin juif sous le signe de l’irrationnel et de la fatalité. A l’inverse, l’antisémitisme constitue un phénomène de nature politique et identitaire tout à faire analysable et déjà analysé. Parler d’irrationnel (et supposer que l' »éducation » en soit le remède, comme ce fut répété toute la soirée), c’est interdire toute compréhension rationnelle et donc promouvoir un rapport dans le meilleur des cas compassionnel et très douteux, ce que ce film montre très « tranquillement ». Depuis 20 ans, en effet, les hebdomadaires nous racontent que les Juifs de France sont « angoissés » et « égarés »[1]. J’espère pour eux qu’ils ont compris quelque chose depuis le temps…

 

Un scénario usé et une reconstitution ambivalente

A part un récit historique tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qu’on a vu mille fois (on se souvient du documentaire de Frédéric Rossif !), on remarquait tout d’abord   l’extraordinaire – mais significative – absence de l’antisémitisme musulman dans un récit qui , par contre, accusait l’Eglise et les dévoiements de la modernité, dévoiements et pas vice de forme, comme le confimait l’interview de Zeev Sternhell. Tout ce qui est arrivé aux Juifs durant deux siècles de modernité et donc l’antisémitisme,  n’aurait donc  été qu’un dévoiement et pas un fait structurel[2]

 

On attendait alors avec impatience de savoir comment l’auteur du film allait « retomber sur ses pattes » pour expliquer la centralité de l’antisémitisme arabo-musulman contemporain, un milieu d’où sont venues toutes les agressions depuis 20 ans et en premier lieu en France[3]: des agressions qui ont mis  aussi en jeu le destin collectif juif dans l’Etat d’Israël et dans le monde musulman autant que le sort  d’une douzaine de communautés qui y ont totalement disparu.

 

Et là, sur ce point, ce que l’on craignait arriva. L’enchaînement des plans filmiques et des arguments du commentaire off, ancra, dans un premier mouvement, cette occultation dans une évocation de la Guerre des 6 jours – dont on ne retient pas la menace d’extermination qui en fut l’origine (25 ans après la Shoah) mais uniquement la victoire inattendue d’Israël et le fait qu’elle fut l’occasion d’une identification des Juifs à Israël , à ce point forte que certains s’engagèrent dans l’armée israélienne.

 

Cette évocation sans justification donne à entendre on ne sait trop quoi, dans un brouillard de sens, si ce n’est que l’antisémitisme est « de la faute d’Israël » (victorieux) et des Juifs parce qu’ils s’identifièrent à un Etat étranger, dominant. Cette idée reste uniquement suggérée dans le scénario et les interviews, à l’exception du sociologue Michel Wieviorka qui la souligne  en avançant, à ce moment du film, que l’image d’Israël commença à se ternir avec le problème palestinien, ce que  le metteur en scène s’empresse d’illustrer sans médiation, comme dans une vision subliminale, par des scènes de guerre et des visions de victimes  civiles dans un champ de bataille[4]. Il ose même insérer dans cette sollicitation mentale le massacre de masse de Sabra et Chatila, commis par les chrétiens libanais: scènes de massacre des Palestiniens, corps étendus à terre, etc.

 

Le film tient enfin la thèse explicative de l’antisémitisme contemporain! C’est parce qu’Israël est coupable, de par son existence même, d’avoir provoqué la « Shoah » palestinienne: la Nakba, la Shoah produite par la Shoah . Les scènes montrées subrepticement à cette occasion semblent meurtrières. On n’y voit que des civils blessés, morts. Personne ne saura que la Nakba – soit l’exode de 600 000 Palestiniens – est l’échec d’une guerre d’extermination, d’un  djihad contre les Juifs – dont les Palestiniens étaient partie prenante- au lendemain même de la Shoah! Le mythe palestinien, à la source du nouvel antisémitisme, est ainsi parfaitement recyclé. Ainsi explique-t-on l’antisémitisme actuel qui frappe la France! Conséquence du « péché originel » d’Israël suppose-t-on. Le récit évoque alors le fait que la cause palestinienne a enflammé le monde arabe contre Israel. On nous conduit ainsi à penser que c’est ce qui explique (et justifie) l’antisionisme.

 

L’auteur, dans sa quête des causalités de la haine des Juifs, sent bien qu’il y a comme un défaut dans son interprétation car soudain il doit rendre compte du fait qu’il y avait des juifs dans le monde arabe! Il choisit alors d’évoquer très rapidement les Juifs d’Algérie dont il nous laisse entendre, sur la base d’une photo archaïque et sans justification, qu’ils étaient très heureux avant l’arrivée de la France coloniale. Celle ci cependant a commis la faute de leur conférer la citoyenneté française alors que les Arabes restaient des « indigènes », des citoyens de seconde zone, source de ressentiment et de jalousie envers les Juifs. On aurait donc là la cause de l’antisémitisme musulman (dans la Françalgérie d’aujourd’hui). Au passage, cela signifie plus largement que la France, le colonialisme sont responsables de l’antisémitisme musulman dans ce cas précis et les « ex-colonisés » innocents ( Bonjour Macron, retour de la commémoration de Yad Vashem avec son amalgame scandaleux: Shoah-colonisation de l’Algérie). Les télespectateurs ne sauront jamais ainsi que les Juifs étaient des pariahs persécutés, dans une Algérie qui n’existait pas encore, que 900 000 juifs ont été chassés et spoliés du monde musulman entre 1940 et 1970 et qu’ils ont constitué pour leurs deux tiers, la majorité des Israéliens, ceux la même qui sont accusés de « péché originel » envers les Palestiniens.

 

Mais c’est toujours à cause d’Israël! Le film renverse alors la réalité: c’est parce que l’Etat d’Israël a été créé ou est sorti victorieux des promesses d’extermination par les Arabes,  qu’il est coupable de l’existence d’un antisémitisme musulman que la défaite a « humilié »! Israël et la France coloniale (contre laquelle le ressentiment algérien est immense) sont donc les coupables permanents. C’est là un mode de pensée qui a été illustré mille fois par l’Agence France Presse quand elle rend compte d’une agression terroriste en commençant à dire que les Israéliens ont tiré ou bombardé, alors qu’ils ne l’ont fait que pour riposter à une attaque palestinienne initiale, de sorte que le télespectatur ou le lecteur reste sous l’emprise imaginaire  du premier nommé: l’attaque israélienne.

 

L’implication pour la situation en France est gravissime, car les Juifs originaires d’AFN y sont parmi les plus exposés aux agressions, ce qui veut dire qu’ils sont responsables, coupables du fait de leur sionisme, de leur communautarisme, etc . On croit se souvenir que c’est ce qu’écrivait Michel Wievorka dans son livre  La Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui.

Il y a eu un « débat ». Ce que j’en retiens, c’est deux réparties: l’animateur, Julian Bugier, en interpellant le Grand Rabbin emploie le mot « communauté (juive) » pour aussitôt déclarer qu’il n’aime pas ce mot et qu’il préfère « Français juifs »… Mais qu’il emploie néanmoins. La deuxième, c’est une parole du ministre de l’éducation, Jean Michel Blanquer qui déclare qu’il réprouve le fait que  les Juifs français quittent la France pour Israël, une parole stupéfiante et insupportable pour la liberté des Juifs. Demande-t-il la même choses aux expatriés français dans le monde entier? Pourquoi Israël serait pire que le Portugal ou le Maroc des retraités? Le film nous montre à ce moment Natanyahou exhortant les Juifs à venir en Israël. La boucle est bouclée. Et la discussion de renchérir en disant qu’on a le droit de critiquer la politique d’Israël, encore un argument stupide et dilatoire dont on a démontré l’artifice depuis des années[5]. Oui, mais, sur les mêmes reproches faits à Israël, on n’a pas le droit en France de critiquer d’autres situations: le politique de la Turquie, les turpitudes terroristes de l’OLP, le fascisme de Gaza, etc. C’est la faute aux Juifs, à Israël, à l' »extrême droite  » israélienne, etc.

 

Depuis 20 ans, l’antisémitisme a empiré en France. L’attitude du pouvoir et le débat public n’ont pas changé: exonérer les responsables des actes antisémites, interdire de les identifier, faire silence sur l’expérience des Juifs, accuser Israël (« conflit importé », etc),  fustiger et reléguer les Juifs qui nomment un chat « un chat ».

 

C’est donc un narratif extrêmement nocif que propose ce film. Il éteint la compréhension de la situation  et ajoute à l’égarement intellectuel.

 

La cerise sur le gateau: l’auteur du film est un israélien, Ilan Ziv, qui d’après internet vit à New York. On pouvait en effet avoir le sentiment tout au long du film que l’auteur du film ne connaissait pas la réalité française, et cela se vérifiait dans le fait que la majeure partie des interviews émanaient de chercheurs israéliens (en règle générale de gauche). Ce qui nous dit bien l’incompréhension des Israéliens de ce qui se passe en Europe, mais aussi plus précisément la bienveillance de la gauche israélienne envers la cause palestinenne et les « ex-colonisés »… Structurellement, elle ne peut pas comprendre ce qui se passe en Europe. C’est une défaillance stratégique majeure.

 

 

 

[1] Voir mon article il y a 20 ans « Octobre 2000-0ctobre 2001. Le repli communautaire dans les hebdomadaires français », in Les médias français sont-ils objectifs? in Dossiers et documents n°1 Observatoire du monde juif, p. 142,  http://obs.monde.juif.free.fr/.

[2] Voir S. Trigano, La République et les Juifs après Copernic, 1982, et L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, 1999.

[3] Cf. La liste de ces agressions in Observatoire du monde juif, Bulletin n° 1, Novembre 2001

[4] Souvent simulées par ce que l’on a appelé « Pallywood », fabrique d’évenements truqués filmés. dans notre cas , nous ne savons pas d’où proviennent les quelques séquances montrées: peut être des agression du Hamas sur la frontière de Gaza?

[5] Cf. La théorie des 3 D, de Nathan Sharansky: diabolisation, double standard, déléigitimation. Si ces 3 opérations sont réunies dans la critique d’Israël, il s’agit d’antisémitisme et pas d’une simple opinion politique

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.