Il n’y aura plus de pères et de mères dans le Royaume d’Israël…

Ces paroles qui résonnent comme celles d’un prophète de malheur décrivent ce que s’apprêtent à mettre en œuvre Benny Ganz, dans l’administration de Tsahal, et les ministres Bleu Blanc dans leurs administrations respectives, à savoir l’élimination de la référence à un père et à une mère dans l’identification des individus, désormais enfants de « parent 1 » et de « parent 2 ».

 

Bien que cette réforme se présente comme une mesure d’égalité, destinée à corriger une discrimination injustifiée et à apporter un remède à la souffrance d’une catégorie de la population, son impact politique est considérable. Il ne s’agit plus seulement en effet de reconnaître le droit des individus d’opter pour la sexualité de leur choix et de lutter contre l’homophobie mais de modifier le modèle immémorial de la famille et de la parenté dont les conséquences se feront sentir dans toute la société.

 

Ce n’est plus un secteur limité de la société qui est concerné mais toute la société et même la civilisation. Ici, la demande d’une minorité décide de la norme de la majorité.  C’est déjà vrai formellement. La décision est prise à l’encontre de la décision du Parlement qui avait déjà rejeté une proposition de loi en ce sens, déposée par le député Yoraï Lahav Herzano de Yesh Atid, et sans la soumettre à un nouveau vote. Et c’est de surcroît un parti très minoritaire dans l’électorat qui la prend. Or la règle démocratique veut que la majorité emporte la décision que la minorité doit accepter. C’est comme si on s’opposait au régime démocratique au nom même de l’idéal démocratique, en l’occurrence le principe d’égalité.

 

L’universalité originelle de la loi qui consacrait le citoyen sans acception de sexe, de sexualité  ou d’autre chose préservait l’individu dans le domaine privé. Aujourd’hui, c’est la condition privée (en l’occurrence le choix de sexualité) qui empiète sur le public et s’impose à lui. L’universalité de la loi, dès lors, cède la place à une supposée neutralité radicale, censée fonder l’égalité dans la « neutralité » mais elle ouvre sur le néant. Ni homme ni femme, mais quoi? Parent 1, parent 2  mais qui est le 1 ou le 2, le père ou la mère? Les personnes privées de noms dans leur parentèle deviennent interchangeables, dans le lieu même où leur  particularité pouvait s’exprimer dans la citoyenneté tandis que la citoyenneté perd sa signification universelle … la société s’apparente de plus en plus à une salle des pas perdus où les individus se croisent en s’ignorant.

 

Cette réforme, en apparence « administrative », produira à moyen terme un véritable chaos symbolique. Elle porte une atteinte capitale à l’identité symbolique de l’homme, résultat de millénaires d’histoire, car, c’est sur le nom du père que le système des relations humaines s’est fondé à travers l’interdit de l’inceste dont l’anthropologue Lévy Strauss a démontré qu’il est au fondement de toutes les sociétés humaines. Quant au nom de « mère », est-il besoin de rappeler qu’il est inscrit à l’origine de toutes les religions? Que l’on pense à la merveilleuse notion hébraïque de rahamim, porteuse de ce que Freud appelle le sentiment « océanique »? L’ensemble des généalogies de l’Etat civil se verraient vouées à la désuétude avec cette nomenclature réputée « neutre » mais en fait nihiliste, qui fera le lit d’un pouvoir total du fait de l’égarement qu’elle produira.

La question est plus grave: depuis quand l’instance politique a-t-elle « le droit » de définir l’identité humaine?  Nous ne sommes plus là dans l’ordre du politique mais dans celui de l’utopie, un domaine abandonné de la démocratie, celui des fondements qu’elle n’a pas la force de produire si ce n’est le mythe du Contrat social. Le progrès de la science (en l’occurrence la PMA et la GPA ) a projeté la condition humaine dans un no man’s land politique.

La réforme du langage qui accompagne l’anonymisation du père et de la mère engendrera inéluctablement la bureaucratisation de la condition humaine et individuelle. Elle annulera en définitive le nom des individus eux-mêmes. Le langage adéquat à la nouvelle condition est déjà en voie de constitution: parents 1 et 2, « pourvoyeurs de force génétiques », mère intentionnelle, mère porteuse, mère légale, donneur de sperme, de gamètes, donneuse d’ovocytes, d’ovaires… On voit quelle déshumanisation s’annonce avec le processus d’élémentarisation de l’humain qu’elle implique. L’homme est réduit à un stock génétique, que les individus, livrés sans limite à leurs tendances, seront chargés d’agencer avec l’aide du pouvoir médical, devenu démiurgique. Le « droit à l’enfant » revendiqué par les couples mâles ou les femmes seules (dans la GPA) entérinera l’éclipse du couple comme origine de l’enfant. Les milieux transhumanistes parlent déjà de la fabrication d’un être « posthumain ». La réforme autoritaire du langage accompagne cette dérive. Elle en est le symptôme. Destinée à cacher la réalité et à égarer les individus, elle intronise un pouvoir d’un genre nouveau. Et tout ceci sous l’égide de la nouvelle idéologie dominante, le postmodernisme, qui domine dans les lieux les plus névralgiques du pouvoir contemporain et finit par bouleverser ses mœurs.

 

* Une forme écourtée et hébraïque de cet article a été publiée le jeudi 26 novembre dans le journal « Israël Hayom »

 

*« La nouvelle idéologie dominante, le postmodernisme » (Hermann Philosophie, 2012), Prix des Impertinents 2016,  vient de paraître en hébreu (éditions Carmel).

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.