Israël, l’urgence nationale

Dans la soirée du 10 mai des salves de roquettes du Hamas sur la capitale d’Israël déclenchaient une guerre de 11 jours entre l’organisation classée terroriste et l’État juif. Cet épisode a mis en lumière des fragilités inattendues et profondes de celui-ci. Les barrages de roquettes et de missiles sur le centre démographique et économique du pays ont immédiatement donné lieu, en écho, à de violentes émeutes pogromistes dans le prolongement de l’agitation et des manifestations de Jérusalem depuis le début du Ramadan. Les troubles étaient généralement initiés par des Arabes israéliens dans les villes arabes ou de population mixte, et aux quatre coins du pays. Au même moment, l’agitation se propageait aux frontières libanaise et jordanienne, tandis que de violentes manifestations et des attentats balayaient la Cisjordanie. L’aéroport Ben Gourion et celui d’Eilat, désertés par les grandes compagnies aériennes, réduisaient drastiquement leur activité.

En un jour ou deux, ébranlé dans ses fondements, l’État d’Israël semble vaciller. Le coup de massue du mois de mai 2021 s’inscrit dans un cycle long de guerres sans vainqueur entre Israël et les groupes armés de Gaza, qui date de la prise du pouvoir du Hamas dans l’enclave en 2007. Les confrontations se sont succédées depuis, notablement en 2008/2009, 2012, 2014, 2019, et 2021. Dans cette logique, la survenue d’une prochaine guerre à l’échéance de quelques années est dans l’ordre des choses. Pourrait-elle aboutir à une dislocation de l’État d’Israël et à l’évaporation de sa souveraineté? On peut tenter de répondre à cette question en projetant les tendances actuelles sur quatre ou cinq années.

Pour prévenir cette perspective fatale, il faut identifier les fissures idéologiques dont le travail a sourdement aveuglé et désarmé la société israélienne , au moment où elle affichait des succès aussi éclatants que la maîtrise de la pandémie et le renforcement de ses relations avec les pays arabes du Moyen-Orient.

I – Israël a-t-il gagné la guerre de mai 2021 ?

Le remarques  exposée par la suite ne sont pas un bilan de l’affrontement de mai dernier, mais des données de base permettant de préciser le profil du prochain conflit.

Du côté d’Israël

Il y a différents niveaux de victoire dans une guerre, en fonction des objectifs poursuivis. Le Hamas étant à l’offensive, Israël a mené une guerre de défense. Il avait trois grandes options :  détruire intégralement son adversaire, se limiter à le désarmer, ou au minimum le priver de la capacité de poursuivre ses frappes sur son territoire. A l’évidence Israël a  choisi cette dernière option. Et il n’est pas parvenu à ses fins puisque juste avant le cessez-le-feu il a dû déployer en vol une bonne part de son aviation pour dissuader le Hamas de clore l’épisode par un bouquet d’artifice balistique sur les grandes villes du pays. L’état-major estimait donc que la capacité offensive de l’ennemi était peut-être dégradée mais toujours présente. Israël n’est donc pas parvenu à réaliser son principal objectif de guerre en 11 jours.

Cela n’enlève rien aux succès tactiques de l’armée israélienne: Iron Dome, les opérations aériennes contre les réseaux souterrains adverses, et la neutralisation des drones et des sous-marins sans pilote. De même les émeutes ont été assez vite contenues sur le territoire israélien et en Cisjordanie, et de nombreux attentats déjoués.

L’un des échecs les plus graves d’Israël a été la généralisation d’émeutes arabes pogromistes qui ont compromis les modalités antérieures de coexistence. D’innombrables juifs ont été agressés, battus, certains ont été tués. 10 synagogues au moins ont été brûlées, et un nombre indéterminé de logements et de voitures. Des groupes juifs ont participé très minoritairement à certaines de ces violences. Cependant leur implication a été provoquée initialement par la diffusion intentionnelle sur Tiktok d’une vidéo des gifles infligées à deux jeunes orthodoxes par des Arabes à Jérusalem et  le passage à tabac gratuit d’un rabbin près de Tel Aviv. Les provocations ont mis le feu au poudres, en déclenchant une manifestation de jeunes juifs désireux de venger l’affront. Le cycle des émeutes urbaines dans le sillage des manifestations de Jérusalem était entamé après les premiers tirs du Hamas, non par les jeunes juifs mais par des foules arabes en soutien au Hamas, encadrées par des agents de cette organisation, désormais nombreux au sein des populations arabes d’Israël.

Dans un premier temps les autorités ont été débordées, les effectifs des policiers et des garde frontières étant insuffisants. Devant cet échec notoire de la défense intérieure, le général Gerson Hacohen a pointé la disparition d’un précédent système de défense territoriale impliquant les réservistes formés, capables d’encadrer et de déployer des soutiens locaux aux forces régulières.

Scènes de destructions à Gaza, scènes d’affrontements urbains entre civils juifs et arabes, l’opération a nettement dégradé l’image internationale de Jérusalem. Les procédés coutumiers des influenceurs occidentaux et orientaux ont produit les effets attendus. Ce qui est nouveau, c’est que la Chine a rejoint publiquement le concert des contempteurs traditionnels d’Israël, c’est que l’Arabie saoudite a suspendu les survols aériens de son territoire, c’est que les partenaires des accords d’Abraham ont proféré parfois des déclaration hostiles (le premier ministre marocain), c’est que la gauche démocrate américaine s’est vigoureusement mobilisée dans les media et au Congrès, au point faire reculer le soutien traditionnel des Évangélistes.

Du côté du Hamas

En regard, le Hamas a perfectionné notablement son arsenal de missiles : le nombre (cadence possible de 4 à 500 roquettes par jour pour le Hamas, 150 pour le Jihad islamique), la portée (jusqu’à 250 km), la précision, et les tirs en rafale pour saturer Iron Dome (barrages de 140 missiles simultanés). Il a diversifié son arsenal avec des drones et des sous-marins sans pilote. Il s’est doté de spécialistes dans la production et l’usage des différentes classes d’armes et professionnalisé le commandement. Ainsi il a pu planifier des opérations sophistiquées.

Si le Hamas a provoqué des dommages matériels importants, il n’a pas pu infliger à Israël les pertes humaines qu’il souhaitait. Il est parvenu à couper en grande partie le cordon ombilical aérien qui relie Israël au reste du monde et perturber l’enseignement et l’activité économique. Mais ses succès sont avant tout d’ordre politique. Il a brisé la coexistence entre Juifs et musulmans en jouant sur le ralliement des citoyens arabes israéliens. Il a remis le conflit israélo-palestinien et Jérusalem au centre de la scène politique moyen-orientale. Il a dégradé, on l’a vu, les accords d‘Abraham, le précieux acquis de la diplomatie israélienne.

Se posant comme la seule force de « résistance » capable de frapper militairement Israël, et s’instituant comme protecteur d’Al Qods, le Hamas  a sapé aussi les positions de l’Autorité palestinienne, sans doute son objectif principal. Et il a ancré un peu plus dans les esprits des Arabes  palestiniens le refus du compromis et la volonté de se débarrasser des Juifs vivant « entre le Jourdain et la Méditerranée ». Accessoirement, bien qu’épargné avec une complaisance invraisemblable par les responsables politiques, les media et les intellectuels en Occident, le Hamas a ridiculisé comme jamais le mythe que tous ces leaders d’opinion ont sacralisé, celui du violent désir palestinien d’un « État, vivant côte à côte…. etc. etc. »

Le Hamas n’est pas un État, mais il est une force bien supérieure par exemple à ce qu’à pu être l’État islamique. Sa police et ses services de renseignement  assurent sa férule implacable sur une réserve de recrutement de plus de 2 millions d’habitants. Il dispose d’une force combattante estimée à 35.000 hommes soumis pour moitié à un entrainement professionnel. Ses alliances avec la Turquie, le Qatar et l’Iran, des poids lourds de la région, sont solides. De con coté, le Jihad islamique palestinien, créé par l’Iran, partage son extrémisme et mobilise environ 15.000 combattants.

Du côté des États-Unis

Sur la scène internationale le groupe classé terroriste dans les registres de l’UE bénéficie de puissants soutiens internationaux, politiques, financier s et technologiques en Occident. La manne abondante euro-américaine emprunte divers canaux et en premier celui de l’UNWRA. Ce n’est pas tout. La Chine a accordé au Hamas un soutien tonitruant à l’ONU pour la première fois. Et aux États-Unis mêmes les extrémistes du progressisme démocrate, Bernie Sanders, Élisabeth Warren, Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, RashidaTlaïb, une  faction petite mais influente, est venue à son secours en couvrant Israël d’injures et de mensonges.

L’administration Biden a montré simultanément plusieurs visages. Biden  a reconnu à Israël le droit de se défendre et lui a laissé une latitude d’action d’un peu plus d’une semaine. Il a paralysé les tentatives de condamnation du Conseil de Sécurité menées par la France (sous couvert d’Union européenne), la Tunisie et la Jordanie. Il a aussi résisté un temps à la pression de l’aile d’extrême gauche de plus en plus déterminante du parti démocrate.

Cette attitude résulte d’un calcul qu’aurait fait n’importe quel président américain. Il faut absolument éviter l’effondrement d’Israël. Il ne s’agit ni d’un vœu de sainteté, ni de scrupules moraux, ni de fidélité aux alliances. Simplement l’effondrement d’Israël provoquerait en Amérique un tsunami politique électoralement désastreux. Il induirait aussi un chaos aux effets imprévisibles au Moyen-Orient, des mouvements de population, et peut-être la nécessité d’un engagement militaire américain. Autant d’hypothèses contrariantes pour la Maison Blanche. Les grandes puissances ont horreur des catastrophes qu’elle n’ont pas elles-mêmes créées. Accessoirement la victoire du Hamas et de son idéologie n’est pas une perspectives souhaitée par Washington.

Israël était donc autorisé à se défendre mais dans des limites dument fixées. La dépendance des livraison de munitions et de pièces détachées américaines est un talon d’Achille traditionnel d’Israël. Kissinger avait utilisé cette arme lors de la guerre du kippour en 1973. Quand il a décidé de l’arrêt des hostilités, vers le 18 mai, Biden a aussi joué la carte maitresse, la suspension des livraisons de missiles anti-missiles pour le système Iron Dome. Il en fait l’aveu dans son allocution du 20 mai où il salue la fin des hostilités.[1] Il s’engage alors à assurer l’opérationnalité du système Iron Dome, indiquant indirectement qu’il avait mis le gouvernement israélien devant une alternative : soit l’interruption des livraisons d’anti-missiles, soit le consentement d’Israël à un cessez-le-feu immédiat. Un argument d’autant plus convaincant qu’après une utilisation intensive du système anti-missile face à 4300 projectiles gazaouis,  Israël est contraint de détenir un important stock de sécurité face aux 150.000 missiles du Hezbollah.

Félicitant Biden pour sa conduite dans la dernière crise du Moyen-Orient, Martin Indick, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël,  donne une image saisissante du comportement américain avec son vis-à-vis israélien quand il est rétif. « La technique du bras américain sur l’épaule d’Israël a une nouvelle fois fonctionné… Il s’agit d’un concept défini dans les années 1980 par l’ambassadeur Sam Lewis et qui consiste dans un soutien américain à Israël lors d’opérations militaires mais jusqu’à un certain point, la ‘’main rassurante sur l’épaule d’Israël’’ devenant progressivement de plus en plus ferme afin de retenir le bras israélien et ‘’mener Israël là où les Américains le souhaitent’’. »[2]

II- Le scénario de la prochaine guerre

Depuis le 21 mai nous sommes entrés dans l’après-guerre officiellement marqué par la reconstruction de Gaza. Pour le Hamas et ses pairs, c’est une période active de reconstitution des arsenaux mais aussi le moment du retour d’expérience. Les aspects politiques, techniques, logistiques,  et financiers de l’épreuve de force sont étudiés en vue du round suivant. Israël procède à son échelle à une démarche comparable. Les Américains ont proclamé d’emblée qu’ils seraient le fer de lance de la reconstruction, tout en insistant pour créer les conditions d’un retour à un processus de négociation en vue de la solution à deux États. Une façon d’encadrer la liberté des autorités israéliennes.

Y aura-t-il une prochaine guerre ?

Sans réarmement du Hamas et de ses pairs à Gaza, pas de nouvelle guerre. Pour prévenir le réarmement, il faut agir sur ses trois piliers : les financements internationaux, le détournement des ressources allouées à la reconstruction, et les filières souterraines et maritimes de trafic clandestin d’armes et de matériel.

Jusqu’à présent le Hamas et le Jihad islamique se sont joués de ce genre d’obstacles, guerre après guerre. En 2014, un important dispositif international de contrôle servi par de nombreux agents avait été mis en place. Au fil des années, il s’était étiolé au profit de caméras, avec les résultats que nous connaissons.

Lors de son déplacement à Ramallah, Antony Blinken s’est engagé à reconstruire Gaza « sans impliquer le Hamas ». Mais il est resté évasif sur le comment. Des Israéliens conscients de l’enjeu imaginent des solutions très théoriques, comme le plan en cinq points du colonel de réserve Shaul Shay rapporté par Yaakov Lappin :

  • Supervision par Israël des activités de reconstruction ;
  • Mise en place d’un mécanisme international de contrôle des matériaux de construction à l’entrée et en cours d’utilisation ;
  • éradication des circuits de contrebande d’armes vers Gaza en impliquant la marine pour neutraliser les passeurs par mer ;
  • Perturbation les canaux financiers acheminant les fonds iraniens et turcs. Transit de l’aide du Qatar par les comptes de l’Autorité palestinienne ;
  • Conditionnement des investissements occidentaux dans la santé, l’énergie et l’industrie à l’arrêt total des activités terroristes.

Dans la réalité, la multiplicité des acteurs, États, ONG, entreprises, personnels de toutes origines, qui seront impliqués dans le financement et la mise en œuvre de la reconstruction ôte tout effet à ces mesures. Seuls des Israéliens auraient la persévérance et la vigilance nécessaires pour exercer les contrôles sur la longue durée. Or, tant que le Hamas détiendra le pouvoir, les Israéliens ne pourront pas agir sur place. Tant qu’il sera le maitre du terrain, rien n’empêchera Yahyah Sinwar, le chef militaire du Hamas, et les siens de détourner une part des ressources qui seront à leur portée. Le pouvoir du Hamas et le désarmement du Hamas sont des formules incompatibles. Au mieux, les procédures internationales et les contrôles israéliens ralentiront le processus de réarmement.

Le scénario noir

Un Hamas réarmé, convaincu de ne pas être rayé de la carte par la retenue annoncée d’Israël et le culte occidental de l’apaisement, c’est l’assurance de la guerre. Quelle en sera la physionomie dans le pire des scénario, celui qui devrait servir de référence aux plans de défense ?

Sur le plan militaire, on peut supposer que le Hamas va accroitre les performances et la variété de ses armements. Outre l’apparition de missiles guidés de précision dont les technologies sont fournies par l’Iran, il pourrait développer les drones d’attaque dont l’efficacité a été prouvée par le raid de septembre 2019 sur les installations pétrolières saoudiennes, et les sous-marins sans pilote dont il a commencé à se doter. Le défaut de précision des frappes du groupe terroriste est l’une de ses faiblesses, mais elle peut être progressivement corrigée avec les technologies désormais disponibles. L’équation tactique se compliquerait singulièrement pour les forces armées d’Israël.

En tout état de cause, Tsahal devra s’attendre à une nouvelle génération de roquettes et de missiles plus performante par le nombre, la portée, la précision, et la puissance. C’est une tendance régulièrement observée dans le passé. L’armée israélienne devra s’attendre aussi à des efforts de l’ennemi sur la défense anti aérienne qui est actuellement son point le plus faible. Des efforts enfin sur la qualité du commandement, ouvrant la voie à la sophistication des opérations.

Comme à chaque nouveau cycle Israël devrait trouver sur son chemin un ennemi militairement plus affuté et plus dangereux.

Dans toute guerre, la confrontation ne se limite pas au choc des forces armées. Le Hamas a sans doute l’intention d’utiliser à des fins guerrières son influence désormais prépondérante sur les Palestiniens de Cisjordanie et les Arabes d’Israël, particulièrement ceux de Jérusalem. Il allait battre largement l’Autorité palestinienne dans les élections hâtivement promises par Mahmoud Abbas pour le mois de juin et la dernière guerre a encore accru son prestige. Ce nouveau leadership pourrait lui permettre de conquérir d’une façon ou d’une autre l’Autorité palestinienne et l’OLP. A l’instar du Hezbollah, s’il ne désire pas s’encombrer de tâches d’administration qui le détourneraient de sa mission de destruction du pouvoir juif, il saura installer des faux-nez au sommet de la pyramide du proto-État palestinien pour en faire l’un de ses outils.

Parmi les Arabes palestiniens vivant hors de Gaza, Yahya Sinwar prétend disposer déjà de 10.000 shahids clandestins. Il est prudent de le croire. Dans une prochaine confrontation militaire, il pourrait manœuvrer l’ensemble de cette population arabe dans trois directions. Le déclenchement d’émeutes sophistiquées pour détourner d’importantes forces israéliennes assignées au maintien de l’ordre et à la protection de la population juive ; la multiplication des actes de sabotage et des attentats sur le territoire israélien ; le dysfonctionnement du système de santé en terrorisant les Arabes israéliens qui y jouent un rôle important. Dans le contexte d’un petit territoire à forte densité démographique, l’insurrection de 20% de la population planifiée par des experts du djihad contemporain serait en mesure de créer un chaos invraisemblable sur les arrières des forces combattantes israéliennes.

Il faut ajouter à ce scénario noir, les risques liés à la conjoncture du Moyen-Orient où la main de l’Iran s’alourdit sensiblement depuis la prise de fonction de Joe Biden. Israël tente désespérément de se protéger de l’encerclement de Téhéran qui déploie des forces supplétives dotées d’arsenaux redoutables à ses frontières au Liban et en Syrie., voire en Irak. Il opère par des opérations au sol et des raids aériens sporadiques. En cas de réchauffement de ces fronts déjà actifs, une participation du Hezbollah libanais à une guerre du Hamas n’est vraiment pas à exclure. Outre les 4 à 500 engins que le Hamas dit pouvoir tirer journellement, il faudrait ajouter les 2000 missiles plus sophistiqués du Hezbollah, sans compter de possibles incursions au sol. On peut imaginer aussi qu’à l’inverse le Hamas se joigne au Hezbollah dans une guerre contre Israël initiée par la milice libanaise.

III – Urgence nationale

Si, lors de la guerre des 11 jours, Israël a donné un moment l’impression de flancher, qu’en serait-il dans l’hypothèse du scénario noir qui n’a absolument rien d’improbable puisqu’il n’est que la projection des tendances observées. L’État d’Israël est une construction humaine, initiée hors de la synagogue, qui n’a rien d’éternel par nature.

En fait Israël devrait afficher aujourd’hui  l’appel « La patrie est en danger » de l’Assemblée française en 1792 pour inciter tout le pays à se lever quand la Prusse s’était jointe à l’Autriche pour attaquer la France. Cet appel doit être d’abord un appel à la réflexion pour répondre à la question : comment en est-on arrivé là?

Ce qui n’a pas marché

L’épisode des 11 jours peut servir de guide.

L’exécutif a été surpris : il n’a pas anticipé que des incident sérieux mais banals à Jérusalem allaient se transformer brutalement en guerre totale avec le Hamas ;

Il n’a pas anticipé non plus que des émeutes pogromistes pouvaient gagner le territoire à la vitesse d’un feu de brousse, balayant les relations pacifiées entre Juifs et Arabes en quelques heures ;

Il a laissé disparaitre le système de défense territorial, sans anticiper que pouvaient surgir des situations où la police et les garde-frontières en trop petit nombre pourraient être débordés ;

Il n’a pas anticipé que l’Amérique allait couper si tôt les livraisons de munitions pour Iron Dome, le contraignant à cesser les hostilités au gré de son protecteur, alors que les forces armées avaient encore besoin de temps pour porter des coups plus durables au groupes terroristes ;

Il a misé sur Iron Dome comme arme défensive absolue, alors que l’ennemi commence a maîtriser les tirs de roquettes en rafale qui saturent les intercepteurs ;

Et il n’a pas construit, à notre connaissance, un système d’abris souterrains sur tout le territoire, suffisamment spacieux, aménagés pour la protection de masse des jours durant, face à l’artillerie monstrueuse du Hezbollah. En 2006, en 2014, faute de protection la population fuyait du nord vers le sud et du sud vers le nord pour échapper aux bombardements malgré les dérisoires pièces fortifiées des appartements.

Pourquoi dans une démocratie hyper active, qui multiplie les rendez-vous électoraux comme nulle autre, ne discute-t-on pas de la véritable balance coûts/avantages d’une éradication du Hamas à Gaza ?

Les chefs politiques croient-il que l’hypothèse d’une intervention jumelle du Hezbollah est improbable et que la menace de frappes sur les infrastructure libanaises suffisent réellement à le dissuader si l’Iran tranche pour l’action.

Le post-modernisme d’athmosphère

Israël absorbe comme un papier buvard les sous-jacents post-modernistes qui minent aujourd’hui l’Occident. Le post-modernisme n’est pas seulement un regard infantile sur le monde, ils est un aveuglement ou même un autisme.

Pour lui l’ennemi est fondamentalement humain, il est amendable, il est corruptible, il peut se lasser d’être l’ennemi. Pour lui, l’apaisement est l’attitude la plus rationnelle et la moins coûteuse. Pour lui, les vies humaines sont trop précieuses les engager sauf dans des guerres à zéro mort.

Bien sûr des dirigeants comme Benjamin Netanyahou, Benny Gantz, Avigdor Liberman, Gideon Sa’ar et la plupart des responsables de la décision politique ne prônent  ni l’effacement de l’État , ni celui de la Nation, ni le culte de l’individu, ni les élucubrations  du post-sionisme. Mais pour transposer la formule de Gilles Kepel sur le djihadisme, il existe un post-modernisme d’atmosphère bien plus pernicieux et efficace que le discours sur la fin de l’histoire pour émousser la vigilance et l’aptitude à comprendre comment pense l’ennemi.

La situation de l’État juif semble aujourd’hui si périlleuse que pas un seul des invariants de la politique israélienne ne devrait échapper à une question : quel est son impact sur la survie collective?

Prenons quelques exemples de ces invariants:

  • La guerre au sol à Gaza est trop coûteuse en soldats pour être une option ;
  • L’équilibre ethnique de Jérusalem ne doit dépendre que de la démographie et des choix de résidence individuels ;
  • Le périmètre de Jérusalem est fixé pour l’éternité;
  • Les droits politiques des élus arabes doivent être préservés quelque soient leurs activités et les messages qu’ils répandent ;
  • Les activités d’organismes comme Breaking The Silence sont dans le champ de la démocratie ;
  • Les religieux orthodoxes sont dispensés de concourir à l’effort national, militaire, civil, sanitaire, financier, etc.
  • Avec le wakf à Jérusalem, il faut d’abord éviter les tensions ;
  • Les décisions politiques doivent éviter de provoquer la mauvaise humeur des alliés occidentaux ;
  • L’Amérique est une alliée irremplaçable et incontournable.

Dans les années 1880 des groupes de Juifs de l’Est de l’Europe se sont refugiés sur les terres de leur Tradition. Avec Herzl, la doctrine qui a conduit avec espoir de nombreux juifs à pousser comme peuple la porte de l’histoire a été élaborée et mise en pratique. Derrière cette porte ils ont trouvé un champ de bataille féroce où la survie repose sur un immense effort collectif, sur la volonté, la détermination, et le courage. L’histoire leur rappelle aujourd’hui quel est le fond de sa nature.

[1]  I assured him of my full support to replenish Israel’s Iron Dome system to ensure its defenses and security in the future. » Remarks by President Biden on the Middle East, MAY 20, 2021, • SPEECHES AND REMARKS, Cross Hall https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2021/05/20/remarks-by-president-biden-on-the-middle-east/

[2] https://www.c-span.org/video/?511866-5/washington-journal-martin-indyk-discusses-recent-israeli-palestinian-violence#!

Ancien professeur de sciences sociales et consultant en stratégie d'organisation, rédacteur en chef de la revue Controverses.