La Bible expurgée du nom d' »Israël »: la nouvelle traduction danoise

L’observateur a pu remarquer ces jours derniers l’agitation incroyable qui s’est emparée d’une Union Européenne qui peine à se débattre avec la pandémie et les dizaines de milliers de morts qui l’accablent mais qui trouve la force de mettre en garde solennellement Israël de ne pas annexer la vallée du Jourdain, encouragée par Donald Trump.  C’est son ministre des Affaires étrangères, l’Espagnol Josep Borell qui a mis en garde le futur gouvernement israélien (et déjà, avant les élections, le candidat Gantz) contre un tel dévelopement, sous peine de sanctions sévères de l’Union et d’une dégradation de ses relations avec lui. Il faut signaler cependant, ce qui est réconfortant, que Borell a lancé cette mise en garde uniquement à son nom car sur les 27 nations de l’Union, seules 8 lui ont donné leur accord pour une telle démarche intempestive. La France, qui n’est jamais en reste de remontrances à Israël, lui a emboité le pas en menaçant de changer la nature de ses relations avec lui si effectivement le nouveau pouvoir israélien mettait en œuvre ce projet.

 

J’ai beaucoup analysé dans quelques ouvrages[1] ce syndrome psycho-théologico-politique très profond qui se déploie ici à nouveau. Je ne reviendrais pas ici sur mon analyse mais je mettrais en résonnance ce récent développement avec un autre événement européen actuel, très riche en significations, qui montre la profondeur de ce qui se trame dans le rapport de l’Europe, et plus spécialement de l’Union Européenne, comme entité politique, avec Israël[2].

 

La nouvelle Bible

La société biblique danoise (Danish Bible Society) vient en effet de publier une nouvelle traduction de l’Ancien et Nouveau Testaments, « La Nouvelle Bible danoise, 2020 ». Elle présente cette particularité que, dans de très nombreux endroits, selon le contexte sans doute, elle est expurgée du mot « Israël ». Là où la Bible écrit « peuple d’Israël », Am Israel, la nouvelle Bible traduit « Les Juifs ». Là où il est question de « Eretz Israël », elle traduit « Pays des Juifs ». Dans d’autres parties, « Israël » est traduit par « l’humanité ». Quand on aborde le Psaume 126, « shomer Israël », » gardien d’Israël » devient « notre gardien »…

 

La société biblique explique que cette Bible est destinée à un public contemporain, laïque sans connaissances de bases et qui lira le texte en se référant à aujourd’hui et donc en pensant à l’Israël contemporain, chaque fois qu’il lira le nom biblique d' »Israël ». Cette explication ne tient pas la route. C’est plutôt l’Israël « juif » qui a posé problème aux traducteurs car autrement, comment expliquer que les traducteurs n’aient pas senti le besoin de changer le nom biblique de « l’Egypte », alors qu’un pays de ce nom existe aussi aujoud’hui. De toute évidence c’est un problème théologico-politique qui s’est posé aux traducteurs : le problème que pose l’Etat d’Israël à l’Israël théologique du christianisme, le « nouvel Israël », l' »Israël selon l’esprit ». L’épuration linguistique de la Bible vise en effet manifestement à empêcher l’assimilation de l’Israël biblique à l’Etat d’Israël, au peuple juif et celle d’Eretz Israël aux « territoires » de Judée-Samarie (pardon: de la « Cisjordanie »[3]).

 

Théologie de la substitution

Le principe même de cette substitution (juif en lieu et place d’Israël) trouve en effet explication à la lumière de la théologie chrétienne de la substitution. Il faudrait avoir le texte sous les yeux et comprendre le danois pour pouvoir entrer dans le détail. Mais on peut imaginer pourquoi, par exemple, dans cette traduction, le nom d' »Israël » subsiste intact dans le Nouveau Testament: c’est qu’il concerne l' »Israël selon l’esprit », l’Eglise. On sait que le modèle identitaire chrétien, forgé de toutes pièces par l’apôtre Paul[4],  repose sur la scission du concept « Israël » en deux pôles: « selon la chair « (les Juifs) et « selon l’esprit » (les chrétiens): en opposant l’un à l’autre Paul  étend le concept « Israël » aux non-juifs (devenus les chrétiens), en reléguant les Juifs à un stade inférieur sur l’échelle de la Providence dans la maison qui était la sienne. On peut comprendre pourquoi la Bible danoise substitue « juif » à Israël quand cet « Israël » est indexé dans le passage biblique à un coefficient trop concret et identifiable qui ferait manifestement référence à l' »Israël selon la chair »: la nation, la terre, etc.

 

Mais cette régression à la théologie de la substitution s’accompagne semble-t-il du politiquement correct européen actuel qui a voué au ban un certain nombre de thèmes contemporains: Israël, Natanyahou, Trump, etc. La formule « Le pays d’Israël » a tout pour être son plus grand cauchemar car l’expression montre l’antiquité de la présence des « Juifs » sur cette terre, en lui conférant un sens « religieux », d’autant qu’il est ressuscité aujourd’hui par l’installation dans ces territoires de villages et villes juifs si bien que la Bible « danoise », si elle laissait la confusion entre l’Israël biblique et l’Etat d’Israël pourrait être tenue pour militer pour l’annexion de la Judée Samarie! Et c’est ce qui contrarie l' »Israël selon l’esprit ». Et c’est ce qu’il faut absolument éviter …

 

D’une part, on évacue la trop grande matérialité de l’Israël biblique, trop gênant pour l’Israël chrétien – qui se pose comme « universel », abstrait, panhumain et  qui n’est donc pas marqué de ce qui devient, avec Paul, pour l' »Israël selon la chair » les stigmates de l’existence physique (la chair, l’ethnique, le politique, etc). D’autre part, on évacue, par la même occasion, l’incidence de l’Israël biblique dans l’Israël contemporain, autant une nation israélienne qu’un Etat (d’Israël) et une terre, Eretz Israël, autant de références que le politiquement correct européen censure et que le BDS interdit.

 

La cause du « nouvel Israël palestinien

Ces milieux ont recyclé et modernisé la classique théologie de la substitution en la greffant sur la condition politique contemporaine. Ils voient dans la cause palestinienne la Cause du « nouvel Israël  » – qu’ils confondent avec celle du « nouvel Israël » théologique -, persécuté aujourd’hui comme hier[5] par l’Israël « juif » déchu. Dans cette perspective ces milieux ne peuvent accepter l’idée qu’il y ait un quelconque lien entre l’Etat d’Israël et la « Terre d’Israël ». Ce lien est tenu pour une usurpation commise envers le « véritable Israël » (la Palestine), innocent, pur, souffrant, « le peuple en danger » des gauchistes français. Quand ils viennent en pèlerinage en « Terre sainte », les catholiques ne visitent ainsi jamais l’Israël juif ni sa terre « israélienne » mais se cantonnent au territoire de Judée Samarie, à part une incursion obligatoire en Galilée et n’ont de contacts qu’avec les Palestiniens. L’Etat d’Israël pour eux n’est qu’un aéroport de transit[6] vers la Palestine élue. Ce syndrome est très fort chez les catholiques romains mais aussi dans le protestantisme luthérien, ce qui, en l’occurrence, est la religion d’Etat du Danemark. On sait combien les Luthériens américains sont engagés dans un BDS très actif. Il existe en Judée Samarie une institution chrétienne, Sabeel, financée par les églises luthériennes et animée par des Arabes chrétiens palestiniens, qui a développé toute une doctrine qui fait de ces derniers les véritables héritiers des premiers Juifs chrétiens, vivant depuis les origines en Eretz Israël (pour eux la Palestine) et qui sont en somme le « véritable Israël » à la fois ethnique (la chair) et messianique (l’esprit) contre « les Juifs » qui ont usurpé le nom d’Israël. C’est le mythe du « Jésus palestinien » développé depuis Arafat…

 

L’élection par procuration

Il faut signaler cependant un fait d’importance dans cette construction symbolique: les chrétiens occidentaux, surtout européens, n’ont plus l’audace ni la puissance théologique de s’affirmer directement comme « le peuple élu »: ils le font par Palestine interposée, quoique sur un ton martyrologique, souffrant, victimaire: la Palestine comme « adorable victime » (c’est à dire objet d’adoration). Sur ce plan là, victimaire, la chose est cependant complexe car il y a « l’holocauste »[7] et sa réception dans l’univers chrétien occidental. Sans aller aussi loin que François Mauriac réécrivant le premier livre de Elie Wiesel et en y insérant le terme d' »holocauste », il faut rappeler la parole considérable du Pape Jean Paul II à Auschwitz  qualifié de « Golgotha du XX° siècle » (1989), c’est à dire sacrifice chrétien de la croix de notre temps. En somme le martyre des Juifs est compris comme celui de Jésus (du Jésus dans sa chair juive uniquement?) sur la croix. Recyclage de l’extermination dans la théologie catholique puisque le terme d' »holocauste » définit l’extermination des Juifs comme « un sacrifice » consumé sur le bûcher, mais offert par qui? à quel dieu? Ici aussi la réalité du peuple d’Israël « juif » est oblitérée par le mythe du « Nouvel Israël »… Un cardinal américain, l’archevêque de New York, O’Connor avait dans le même esprit parlé de l’holocauste comme d’un « cadeau immense que le judaïsme a fait à l’humanité »,[8] fait par les Juifs exterminés aux chrétiens. On retrouve ici aussi l' »adorable victime »: le Juif comme victime est reconnu, même célébré, mais cette reconnaissance oblitère le peuple vivant de l’Etat d’Israël,  trop vivant, trop physiquement présent au point de gêner le mythe théologique. Les Israéliens existent « trop » au point de ne plus rentrer dans les habits étriqués de la compassion [9]. Leur existence même devient une agression, une violence faite au mythe victimaire, que mesurerait la « souffrance » et l' »oppression » supposées des Palestiniens, au point que la repentance pour l' »holocauste » devienne au fur et à mesure une compassion pour la Palestine. La repentance implique en effet l’assomption d’une responsabilité de l’Occident sur la Shoah tandis que le sentiment de culpabilité qui en découle trouve à s’exercer au bénéfice de la cause palestinienne. Dans cette perspective, l’anti-mythe de l' »holocauste », la Nakba, sert à canaliser cette culpabilité occidentale à l’avantage des Palestiniens. Il rend la création d’Israël -conséquence supposée[10] de la Shoah- coupable d’avoir perpétré la « Shoah » (le sens du mot Nakba) des Palestiniens.

 

La politique de l’UE envers Israël est le produit de ce syndrome civilisationnel.

 

1er mai 2020.

[1] Les frontières d’Auschwitz, le dérapage du devoir de mémoire (Livre de Poche Hachette), L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah (Odile Jacob, 1989)

[2] Je remercie le journaliste Tsvi Sadan  (Israël Today), qui m’a informé de cet événement dont a, par ailleurs, rendu compte Canaan Lifshitz in Jewish Telegraphic Agency, 20 avril 2020: « Le Danemark présente: la Bible sans le mot « Israël ».

 

[3] Ce terme découlant de l’annexion en 1948 de ces territoires par la Jordanie.

[4] Cf. S. Trigano L’e(cx)lu, entre Juifs et chrétiens. Editions Denoël

[5] Qu’on se rappelle les diatribes de Jean contre « les Juifs » dans son Evangile

[6] Avec parfois un arrêt à Yad Vashem sur la route de Bethléem, comme on l’a vu récemment avec la réunion des présidents européens.

[7] il faut mentionner que ce concept fut l’invention de l’écrivain catholique François Mauriac qui réécrivit en français le premier livre (en yiddish) d’Elie Wiesel. Ce terme identifie l’extermination des Juifs à un sacrifice religieux  par le feu (en hébreu korban olah). Le grand prêtre Hitler sacrifiant l’agneau d’Israël? A quel Dieu? Cf. mon livre « L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah » (Odile Jacob 1999.

[8] Cf. La documentation chrétienne, supplément 1991,  1er octobre 1989

[9] Cf. Shmuel Trigano, Les Frontières d’Auschwitz (Livre de Poche-Hachette) où je démontre la superposition de trois choses: tout d’abord ce syndrome (impliquant qu’Israël ne doit pas sortir hors des frontières d’Auschwitz pour ne pas perdre sa condition d’adorable victime); ensuite le jugement politique de ce que doit être le  destin de la Judée Samarie et Jerusalem, autant que le droit à la légitime défense d’Israël face à l’attaque de ses ennemis (au point que l’UE a élaboré la doctrine de la « proportionnalité » qui équivaut à l’annulation de son droit à la légitime défense). Puis en troisième lieu, l’héritage de la théologie chrétienne classique: pour la Bible danoise, parler des Juifs au lieu d’Israël efface tout lien compromettant pour elle -« nouvel Israël » – avec « les Juifs » et sauvegarde la pureté de son « Israël » chrétien et son lien de proximité avec la Palestine mythifiée.

[10] Car l’Occident (et l’Orient) ne peut accepter l’idée d’une souveraineté intrinsèque d’un peuple juif qui serait la continuité du peuple d’Israël, du fait de l’héritage de son imaginaire religieux mais aussi de la politique moderne. La meilleure preuve en est le vote répété, systématiquemment pro-palestinien, à l’UNESCO, de nombreux pays européens, avec la France pour tête de file, qui dénie aux Israéliens, aux Juifs, tout « lieu saint » en Israël pour le faire « reconnaître » au profit des Palestiniens, un défi à l’archéologie et l’histoire. Ce vote ne fait par ailleurs que confirmer la doctrine coranique, à savoir que l’islam, depuis Adam, est la véritable religion de l’humanité en vertu de laquelle toutes les figures de l’Israël classique étaient déjà des figures islamiques – la version « judaïque », biblique (le Tankh), étant dès l’origine une falsification du vrai Coran…

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.