« Le monde religieux sioniste change par sa base »

Journaliste et auteur de plusieurs essais sur le monde religieux en Israël, Yaïr Ettinger publie cette année « Proumim »,(Effilochés), une étude du secteur sioniste religieux. Il décrit une société qui se démocratise et s’individualise et dont les rabbins ne sont plus les seuls guides.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

Menora.info : Qui sont aujourd’hui les acteurs majeurs du monde sioniste religieux ?

Yaïr Ettinger : Les rabbins sont toujours des acteurs importants du monde sioniste religieux. Et ils couvrent toutes les tendances. Le courant le plus conservateur est celui de la yéchiva Har Hamor, même s’il est lui aussi composé de tendances différentes. C’est la yéchiva du rav Zvi Tau. Il y a bien sûr la yéchiva Merkaz Harav, qui représente à peu près la même ligne conservatrice, voire très conservatrice. Chez les conservateurs, ceux que l’on appelle les « h’ardalim », [les orthodoxes harédim nationalistes], on trouve les rabbins Eliakim Levanon, ou encore Dov Lior. Sur une ligne plus libérale, on peut citer par exemple la yéchiva Har Etsion. Et il y a les rabbins du « mainstream » religieux, qui sont aujourd’hui en majorité, comme le rav Eliezer Melamed de la yéchiva Har Bracha qui a une position très intéressante. On peut aller encore plus à gauche avec des personnalités telles que le rav Rivkin ou le rav Benny Lau. Et il y a aussi beaucoup de femmes rabbines, qui prennent une influence de plus en plus importante.

Vous évoquez l’importance croissante des femmes. Il y a aussi d’autres acteurs qui apparaissent dans le monde sioniste religieux ?

Quand on parle du monde orthodoxe, on pense d’abord évidemment aux rabbins et à ceux qui sont représentatifs de ce monde. Mais je pense que c’est moins vrai pour le public sioniste religieux. Ceux qui influencent de plus en plus, ce sont les gens de la base. Nous sommes entrés dans une ère très démocratique. A côté des rabbins, dont certains ont donc un rôle très important, on trouve désormais des acteurs nouveaux. Ce sont souvent des gens de terrain, des activistes, des rabbines, des femmes, des hommes, qui ont une influence sur le monde religieux et qui aujourd’hui ne le dirigent pas moins que les rabbins. Pour illustrer ce phénomène, on peut prendre l’exemple de la conscription des jeunes filles religieuses. Cela fait déjà des années que ces jeunes filles vont faire leur service militaire contre l’avis des rabbins. Je dirais même de plus de 90% d’entre eux, qui s’y opposent catégoriquement. Et ces jeunes filles ne sont pas allées voir d’autres rabbins qui leur donneraient leur autorisation. Elles ont pris leurs responsabilités et leur décision seules et se sont engagées dans l’armée, contre la ligne officielle de leur leadership. Et ce à quoi on a assisté, c’est que les rabbins ont dû s’aligner sur la base. Il y a encore de nombreux exemples de cette dynamique, qui influe de plus en plus sur le monde religieux. Et cela ne veut pas dire que les gens, comme ces jeunes filles, sont moins religieux, bien au contraire. Ils sont seulement devenus plus autonomes et n’attendent plus la parole des rabbins pour agir.

C’est un phénomène important ?

C’est même la clé qui permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le monde religieux sioniste, non seulement dans les courants libéraux, mais aussi dans les courants conservateurs. Si l’on prend l’exemple du Mont du Temple [les Juifs qui veulent aller prier sur le Mt du Temple contre l’avis traditionnel majoritaire des rabbins, NDLR], les rabbins qui soutiennent aujourd’hui la montée au Mont du Temple, sont venus après des actions issues de la base. Ils ont suivi le mouvement, et on voit cela dans énormément de domaines.

Quelles sont les questions qui occupent aujourd’hui le débat du monde religieux sioniste ?

La plus importante est celle des femmes. Le statut de la femme dans la vie religieuse, et non pas de manière plus générale, sur le travail de la femme, ou sur l’éducation des enfants. C’est aujourd’hui le principal défi auquel sont confronté le courant conservateur et ses rabbins. Les femmes à la synagogue, les femmes dans l’étude juive, les femmes à la table du Shabbat, les femmes dans la cérémonie du mariage, ou celle de la Batmistva. Ces questions occupent aujourd’hui le monde sioniste religieux, alors qu’il est quasiment absent du monde harédi. Après le statut des femmes, ce qui occupe aujourd’hui le public religieux, c’est celui des LGBT dans la vie religieuse. C’est aussi lié au questionnement sur la place des femmes et à ce qui se passe dans le reste du monde vis-à-vis des homosexuels. C’est la question des droits des individus, des droits des minorités, qui ont été longtemps laissés de côté, non pas tant comme individus en général, mais comme individus dans la communauté religieuse. Et comme suite logique de ce que nous venons d’évoquer, se pose le défi des rabbins. Je pense que les rabbins sont actuellement confrontés à des bouleversements très importants dans ce qu’est leur rôle. Ils réagissent plus qu’ils ne prennent l’initiative des changements. Ils sont confrontés à un phénomène de démocratisation, d’autonomie de ceux qui veulent rester religieux, mais différemment. On n’est plus dans le schéma du Juif qui se définit par rapport à son rabbin, même s’il y a toujours eu des exceptions à la règle. L’autorité, la compétence du rabbin dans cette nouvelle réalité, est donc aussi un défi très important.

Vous évoquez dans votre livre l’essor d’un certain individualisme dans le monde sioniste religieux.

L’individualisme et le post-modernisme remettent en question le statu quo qui prévalait auparavant. Il est vrai que le public religieux sioniste se considère toujours très engagé par le projet nationaliste, par le peuplement juif en Judée Samarie. Et dans un milieu aussi important on pouvait renoncer à ses préoccupations individuelles, personnelles. Aujourd’hui l’individualisme fait partie intégrante de la vie religieuse, ce qui peut aller en contradiction avec certains aspects du judaïsme, mais c’est la réalité.

Que se passe-t-il chez les jeunes religieux sionistes ?

Il y a toujours eu un phénomène d’abandon de la pratique religieuse chez une partie des jeunes éduqués dans le courant religieux. Ce qui est nouveau en revanche, c’est que la société religieuse permet à des nuances différentes de pratique et de tradition de s’exprimer. Et cela non plus ne s’est pas fait par les rabbins, mais par la base. Il y a aujourd’hui chez les jeunes, une religiosité véritablement vibrante, ce qui la rend très intéressante. C’est lié notamment à l’influence des réseaux sociaux, mais aussi à une plus grande liberté de choix. Les jeunes religieux se permettent aujourd’hui d’être plus sélectifs dans le choix de leur pratique religieuse, de changer quelques éléments, sur la façon dont ils prient, dont ils étudient. Je pense que ce public conservateur – comme l’est tout public religieux – admet en son sein plus de nuances. Et cela donne un paysage bien plus varié qu’il ne l’était il y a dix ou trente ans.

Vous y voyez une évolution positive ou dangereuse pour la cohésion du monde sioniste religieux ?

Je pense que cela le rend beaucoup plus intéressant. Cela porte atteinte à sa cohésion, mais de façon positive. Car ces changements sont l’expression de véritables questions, posées par des gens qui veulent trouver leur vérité, qui ne craignent pas de critiquer le milieu auquel ils appartiennent et sa vision du monde. Cela rend cette société sioniste religieuse plus intéressante et plus exigeante intellectuellement qu’elle ne l’était auparavant.

 

Journaliste et essayiste. Auteur de plusieurs études sur le monde religieux israélien. Dernier ouvrage paru : "Proumim" (Effilochés) éditions Dvir, 2020 (hébreu).