Les Druzes, une communauté mystérieuse

Principalement marquée par le secret, la foi druze s’est très tôt séparée de l’islam pour former un culte monothéiste distinct. Quelques éléments de compréhension sur les origines et les rites de cette communauté fermée.

 

Les Druzes sont une petite communauté, relativement aux autres populations monothéistes de la région, estimée à un à deux millions de personnes. Les plus importantes vivent en Syrie, au Liban et en Israël. On trouve également des communautés plus réduites en Jordanie, en Arabie Saoudite, mais aussi sur le continent américain et en Australie. En Israël, sa population est d’environ 143.000 personnes.

Origines de la religion druze

C’est une religion monothéiste qui a vu le jour vers le Xe siècle de l’ère commune en réaction à l’expansion de l’islam, mais qui se perçoit comme ayant existé de toute éternité.

Elle s’est structurée en Egypte à partir du XIe siècle, à la suite d’une scission violente avec le courant dominant de l’islam, qui l’a définie comme la secte « druze » en référence au nom de son chef, Muhammad ben Ismaïl al Druzi. Les Druzes eux-mêmes préfèrent l’appellation « Muwahidun », les monothéistes, ou « Bnei Maaruf », les fils de la grâce. La communauté a fui les persécutions dont elle faisait l’objet en Egypte, pour s’établir en Syrie. Ceux qui restaient étaient contraints d’abjurer ou de vivre en soumis. Leur principale communauté est située à l’ouest du Mt Hermon, où se trouve jusqu’à aujourd’hui leur plus important centre d’études dans la localité libanaise de Hasbaya. C’est au milieu du XIe siècle que la communauté se referme sur elle-même et cesse toute forme de prosélytisme. Elle devient un culte secret détenu par les initiés et l’accès et la lecture des ouvrages religieux sont réservés aux seuls sages de la communauté.

Plusieurs thèses existent quant à l’origine ethnique des Druzes, certaines les considérant comme arabes, d’autres comme des descendants de différentes ethnies régionales disparues, d’autres enfin affirmant qu’ils seraient d’origine perse, turque, voire européenne.

Les dirigeants actuels de la communauté estiment qu’ils descendent de tribus arabes qui ont émigré en Syrie avant et depuis la naissance de l’islam. La communauté druze s’est en tout cas homogénéisée au fil des générations autour de ses valeurs religieuses et de son patrimoine historique.

Les Druzes interdisent les unions interreligieuses. Pour être reconnu comme druze, un individu doit être né de père et de mère druzes.

Courant de l’islam ou religion spécifique ?

Les Druzes reconnaissent le Coran, comme faisant partie de leurs livres saints. Ils pratiquent la fête du Sacrifice, la circoncision, et partagent de nombreux usages culturels avec les Arabes musulmans.

L’université Al Azhar du Caire, principal centre d’enseignement islamique sunnite, reconnait depuis le milieu du XXe siècle, le culte druze comme faisant partie de l’islam.

Pourtant, les Druzes ne respectent pas les cinq commandements fondamentaux de l’islam.

Ils ne font pas le pèlerinage de la Mecque, ne font pas le jeûne du Ramadan, n’observent pas le commandement de charité dans les règles fixées par la Charia, ils ne prient pas cinq fois par jour et ils ne croient pas dans l’unicité de Dieu avec Mahomet pour prophète selon le commandement islamique. D’ailleurs, la prière proprement dite n’est pas le cœur de leur foi.

L’ouvrage fondamental de la communauté druze est le « Livre de la Sagesse » (Kutub al Hikma), rédigé en langue arabe, et comporte six volumes. Il ne doit pas être imprimé, mais seulement recopié par des sages et des calligraphes. Seuls ces Sages – qui représentent moins d’un quart de la communauté – ont le droit de les consulter. Le reste de la communauté, constitué par les séculiers n’est pas autorisé à les étudier, ni à participer aux assemblées religieuses.

Les Druzes respectent les sept commandements édictés dans le Livre de la Sagesse :

Pratiquer la retenue de la parole : respecter ses promesses, avouer ses erreurs, s’abstenir de commérages, dire la vérité, souffrir en silence, garder le secret, etc.

Etre le gardien de son frère : faire preuve de solidarité envers les membres de la communauté, préserver leur dignité.

Ne pas adorer d’idoles : ne pas ériger de statue, ne pas adorer de pierre « sacrée ». En revanche, la religion druze reconnait la théophanie, la manifestation divine à travers une personne humaine.

Se dissocier du mal : toute bonne action, acte de charité ou d’hospitalité, en tant qu’antithèse du mal, tient le diable à distance.

Reconnaitre l’unicité de Dieu : contrairement à la conception monothéiste de l’islam, les Druzes reconnaissent l’incarnation de Dieu, la « révélation » divine à travers le calife fatimide al Hakim bin Allah, qui régna sur l’Egypte au début du Xe siècle de l’ère commune. Ils revendiquent depuis l’exclusivité de la qualification de monothéistes, comme les seuls à avoir perçu la révélation.

Accepter les actes divins : tout ce qui vient de Dieu doit être accepté sans réserve, car dépassant l’entendement humain.

Se soumettre aux décrets divins : le destin des hommes est prédéterminé par Dieu et l’homme ne doit pas chercher à le modifier.

Les Druzes croient notamment en la réincarnation, considérant que les âmes transmutent du corps d’un mort à celui d’un nouveau-né au sein de la communauté. D’où le peu de place du culte des morts, des rites de deuil dans leur tradition, à l’exception des lieux de pèlerinage sur les tombes ou les sites à la mémoire de leurs prophètes.

La religion druze interdit la consommation de porc, de boissons alcoolisées, de tabac ou de toute drogue, les paris et l’indécence. Elle prône la modestie, le respect de la femme et de la famille, la générosité, l’hospitalité et l’aide aux démunis, et l’abstention de toute calomnie.

La tradition druze se réfère à sept personnages bibliques et postbibliques : Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet et Mohammed ben Ismaïl, fondateur de l’ismaélisme. Jethro, le beau-père de Moïse, est le prophète central de la religion druze, connu sous le nom de Nabi Shuyeb. Une fête religieuse lui est spécifiquement consacrée, comme à quatre autres prophètes de la tradition druze.

Conséquence des persécutions infligées par l’islam, la communauté a instauré la pratique de la Taqiya, la dissimulation.  Un Druze a le droit de prétendre appartenir à une autre religion, si cela lui permet de préserver la pratique de son culte en secret. Ce qui explique les similarités de pratiques avec l’islam, dans tout ce qui touche aux manifestations extérieures de la vie de l’individu et de la famille : circoncision, fiançailles, mariage, décès. En revanche, le culte proprement dit reste secret.

La fidélité à la communauté est un de ses piliers. Même quand la société druze est traversée de divisions intérieures, elle n’abandonne jamais son cadre communautaire, qui reste le meilleur garant de son existence. D’où l’importance dans la culture druze de la solidarité et de l’aide mutuelle, qui s’expriment aussi entre les différentes branches de la communauté. Même si les Druzes respectent la loyauté envers l’Etat, elle passe après la loyauté envers la communauté. Ils veillent toutefois à éviter que les deux se retrouvent en conflit. Les Druzes prônent également les arrangements qui préservent leur construction communautaire, freinent les dissensions internes et les scissions théologiques ou politiques.

Le statut de la femme est différent de celui qui lui est dévolu dans l’islam. La polygamie est interdite, l’âge minimum de mariage pour une femme est de 17 ans, et la femme doit expressément donner son accord à l’union. Le divorce est un droit reconnu aux deux conjoints, contrairement à l’islam qui ne reconnait que la répudiation par le mari. Une fois prononcé, le divorce est irrévocable. Les femmes sont également incluses dans la pratique religieuse et l’accès aux textes sacrés.

Le drapeau druze à cinq couleurs ou en forme d’étoiles à cinq branches, symbolise les vertus et éléments fondamentaux de la communauté. Le vert pour la nature et la terre, le rouge pour l’amour et la bravoure, le jaune pour le blé et la connaissance, le bleu pour l’eau et le ciel, la miséricorde et la fraternité, le blanc pour la pureté et la paix.

Deux ordres sociaux

La communauté druze est composée des « savants » (Uqaal) et des « ignorants » (Juhal). L’appartenance à l’un des deux groupes se fait par choix individuel à partir de l’âge de quinze ans. Jusque-là, les enfants sont admis aux assemblées religieuses. Ensuite, ceux ou celles qui choisissent de devenir initiés, participent à l’étude des textes et en suivent les préceptes. Les autres mènent une vie séculière, tout en respectant les principes fondamentaux de leur religion et de leurs règles communautaires. A tout moment, il est possible de revenir sur son choix et d’abandonner un ordre pour l’autre. Mais dans le cas des initiés, ils sont tenus de ne jamais dévoiler les connaissances qu’ils ont acquises. Les initiés ou savants, représentent entre 10 et 15% de la communauté. C’est souvent après l’âge de quarante ou cinquante ans que les séculiers se tournent vers la religion.

C’est parmi les savants que sont cooptés les dignitaires religieux, qui désignent à leur tour le Sheikh, chef spirituel de la communauté. Son autorité se limite à son pays de résidence.

Les hommes religieux se rasent la tête, qu’ils couvrent d’une toque ou d’un voile blanc et portent la moustache. Les femmes couvrent leur chevelure d’un voile blanc. Il n’y a pas de règle vestimentaire pour les non-religieux.

 

Pascale ZONSZAIN, rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.