Radicalisation des Bédouins du Néguev

Plusieurs facteurs forment un mélange détonant et préoccupant pour l’évolution de la minorité bédouine du Néguev.

 

Le dénominateur palestinien

La radicalisation politique des Bédouins du Néguev passe notamment par une exacerbation de leur identification aux Palestiniens, favorisée pour certains d’entre eux par leurs liens familiaux avec des Bédouins palestiniens de la Bande de Gaza ou du sud de Hébron. Les mariages entre Bédouins israéliens et Bédouines palestiniennes permettent un regroupement familial dans le cadre des tribus. Les jeunes Bédouins israéliens circulent également dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. Entre 2000 et 2500 Bédouins étudient dans les universités palestiniennes de Bir Zeit et Hébron. Cela contribue aussi à un renforcement de l’identité palestinienne.

Mais cette identification prend parfois des expressions violentes. En juillet 2019, un communiqué du Shin Beth, les services de sécurité intérieure d’Israël, avaient suscité l’indignation de la communauté bédouine. A l’occasion de l’arrestation d’un habitant de la ville de Rahat, qui avait permis de déjouer un attentat – l’homme projetait de faire exploser une bombe dans un hôtel et avait été trouvé en possession d’explosifs, d’armes et de quoi fabriquer une roquette – le Shin Beth avait mis en garde contre « l’implication de citoyens israéliens dans des activités terroristes. Certains sous l’influence du Hamas, qui diffuse sa propagande dans les médias palestiniens et les réseaux sociaux ».

Les représentants de la communauté bédouine avaient dénoncé des propos incitatifs et de délégitimation de leur minorité. L’implication de Bédouins israéliens dans des actes de terrorisme reste très marginale, mais en 2017, un soldat de Tsahal avait été assassiné à Arad par deux frères bédouins, alors qu’il attendait à une station de stop. Trois ans plus tôt, un autre Bédouin israélien avait été arrêté par les services de sécurité intérieure, pour avoir préparé, avec un complice palestinien, une tentative d’enlèvement de soldats qu’il voulait échanger contre des Palestiniens détenus pour terrorisme. L’opération avait été montée avec l’aide du Hamas et du Jihad islamique de Hébron et de Gaza. Au cours de la dernière décennie, d’autres plans d’attaque terroriste ont été déjoués par les services de sécurité israéliens, parfois quelques jours seulement avant leur exécution.

Toutefois, entre les années 2000 et 2017, seuls 44 Bédouins israéliens ont fait l’objet de poursuites pour activités terroristes. La radicalisation violente reste donc ultra minoritaire.

 

 

L’islamisation politique

Les services de sécurité israéliens constatent depuis plusieurs années une radicalisation et une incitation de plus en plus virulente dans les mosquées, contre l’Etat d’Israël.  Elle est principalement le fait de la branche Nord du Mouvement islamique, pourtant déclarée hors-la-loi. Un phénomène qui touche plus particulièrement les jeunes et qui est amplifié par leur sentiment d’être laissés pour compte par les institutions, tant sur le plan des infrastructures, que de l’éducation ou de l’emploi. Cette rancœur constitue un terreau fertile pour les radicaux islamistes, comme pour les organisations terroristes palestiniennes telles que le Hamas. C’est, à une échelle différente, ce qui s’est produit avec les Bédouins du Sinaï, où l’absence du pouvoir central égyptien, a permis leur noyautage progressif par les djihadistes d’Al Qaeda, puis de Daech, qui cherchent toujours à exploiter à leur profit les zones vulnérables.

 

Le désengagement électoral

Les dernières élections législatives de 2019 ont confirmé la tendance constante de l’électorat bédouin du Néguev à l’abstentionnisme, qui n’est pas seulement dû au manque de bureaux de vote et à leur éloignement. Pour la première fois depuis trente ans, les Bédouins du Néguev n’ont pas de représentant à la Knesset, ce qui pourra toutefois changer lors du prochain scrutin du 2 mars. Lors des élections d’avril dernier, seuls 37,1% des 110.000 électeurs bédouins inscrits sont allés voter. En 2015, le taux de participation était de 47%, mais la Liste Arabe Unifiée avait réservé un siège à un candidat du Néguev pour le compte du Mouvement islamique. Dans les points de peuplement non reconnus, le taux de participation tombait sous la barre des 10%.

Depuis 2009, les partis arabes recueillent en moyenne 85% des suffrages et en particulier pour le Mouvement islamique, groupe politique le plus puissant chez les Bédouins du Néguev. Lors du scrutin d’avril 2019, le taux de participation a été spécialement faible – moins de 30% – dans deux localités considérées comme des bastions du courant sud du Mouvement islamique, qui ne présentait pas de candidat affilié.

 

La violence

Les armes illégales circulent aussi en grand nombre dans les tribus bédouines. On estime leur chiffre à plusieurs milliers, principalement des carabines et armes de poing, acheminées en contrebande d’Egypte dans les années 90, des pistolets mitrailleurs, mais aussi des armes volées dans des bases de Tsahal. Un arsenal qui trouve en priorité son emploi dans la violence inter clanique  et la criminalité, mais qui peut aussi être accessible à des terroristes. Cela dit, la détention d’armes fait partie de la tradition et du « code d’honneur » des tribus, dont elle affirme aussi le statut et la puissance et auxquelles les clans ne sont pas disposés à renoncer. La violence s’exprime par la délinquance routière, les crimes dits « d’honneur », souvent des représailles entre clans. Le racket est aussi un phénomène qui touche les communautés bédouines. Cette violence est insuffisamment combattue par les autorités israéliennes, par manque d’effectifs, mais aussi par la difficulté à faire appliquer la loi dans une communauté, dont certains groupes préfèrent toujours se référer au droit de la tribu.

 

 

 

Pascale ZONSZAIN, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.