« On bat Netanyahou »

Moins vertueux que moi, tu meurs! Un des traits qui caractérisent la politique postmoderniste, c’est l’instrumentalisation de la morale que campe en procureur, sinon en juge, instruisant le procès des hommes publics, celui, qui n’est en dernier recours qu’un homme de parti, même s’il est formellement un homme de médias. C’est plus qu’une rhétorique qui est en jeu, c’est un système politique, car cette posture n’est possible que sur la base d’un lien quelconque entre la sphère judiciaire et la sphère médiatique. C’est parce que des juges instructeurs fuitent, en effet, les éléments d’une instruction en cours aux journalistes que ces derniers s’érigent en inquisiteurs, défenseurs de la pureté démocratique, alors même que le non-respect du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence constituent la plus grave atteinte à la démocratie qu’ils croient défendre. Ils substituent le studio au parlement.
Ce paysage brièvement esquissé est autant celui de la France que celui d’Israël. Cela fait plusieurs années que je regarde le journal télévisé de la télévision publique israélienne (et non ses concurrentes commerciales qui sont bien pires.) Tous les soirs, le téléspectateur est convié à un rite que je nommerai « On bat Netanyahou », en me référant à Freud , un rite nourri de rumeurs, de fuites, de faits réels, qui joue sur tous les sentiments, et qui pourrait s’inscrire dans la logique du rite pratiqué par certaines tribus d’Afrique qui tuaient cycliquement leur roi pour redonner de l’équilibre à leur société défaillante. Une version « post-moderne » du rite du bouc émissaire en somme…
Pourquoi rappeler cette donnée de la vie publique israélienne? Parce qu’elle nous aide à comprendre combien ces Israéliens qui manifestent ont été conditionnés par la télévision, soir après soir, durant des années. Il y a parmi eux des gens respectables mais que le discours médiatique a ensorcelés et qui défilent sous les incantations de « honte! », « va-t’en ! » et qui, naïvement, descendent dans la rue pour s’expurger de cette impureté. Il y a parmi eux des gens désemparés par la crise économique consécutive à l’épidémie. Il y a parmi eux des activistes politiques gauchistes qui ont hissé d’ignobles drapeaux noirs, symbole de l’anarchie, comme si Israël était en deuil et dont on sent l’incroyable dégoût qu’ils ont pour le sionisme, le judaïsme, le peuple juif. Il n’y a parmi eux aucun membre de la majorité électorale parlementaire, aucun porteur de kippa. On y discerne surtout les milieux de gauche, la nouvelle gauche des trentenaires de Tel Aviv et celle des retraités nostalgiques qui chantent « Bella Ciao », le chant des partisans italiens antifascistes, en se rappelant leur jeunesse. Le fond sonore vient de la France de 1968 avec les klaxons qui scandent l’air de « ce n’est qu’un début, continuons le combat! » Il y a les gens du spectacle au chômage qui apportent un côté créatif et théâtral à la « manif », il y a les cafetiers désemparés devant la disparition programmée de leur gagne-pain. Et il y a ce groupe, « Crime Minister », qui s’est créé sous la direction du général à la retraite Amir Haskel et d’un groupe d’activistes, le véritable cerveau et l’organisateur de la manifestation du samedi soir autour de la maison du Premier ministre ou d’autres personnalités, une attitude, pas très « démocratique », qui confond l’homme privé et l’homme public… Les personnages politiques sont harcelés, dans leur vie privée, les membres de leur famille stigmatisés personnellement. On entend des appels à la violence envers le Premier ministre comme envers son épouse ou son fils. Et la Cour Suprême a interdit au gouvernement comme à la police d’interdire ces manifestations qui durent déjà depuis de longs mois et auxquelles la télévision assure une actualité à longueur de journaux télévisés. Le pouvoir israélien, si puissant à l’extérieur, se révèle être à l’intérieur un pouvoir impuissant! Je ne parle pas ici de la coalition bancale de Netanyahou et Gantz qui présente ce fait unique que l’opposition au gouvernement n’est pas sur les bancs de la Knesset mais sur les bancs mêmes du gouvernement… Ce qui est à l’œuvre, c’est une dysfonction structurelle qui découle de la prise de pouvoir par le pouvoir judiciaire.
Alors, tout s’emmêle, on accuse Netanyahou des ravages de l’épidémie, des confinements, de la crise économique, de tous les maux de la terre, comme si un gouvernement pouvait maitriser un phénomène naturel, une fatalité… Comme si le confinement était une punition politique… Certes, il peut y avoir des erreurs gouvernementales, et il y en a, mais il ne faut pas charrier avec cette hystérie collective qui a saisi de nombreux régimes démocratiques confrontés à l’épidémie! Il y a un fait nouveau que la génération des millennials doit apprendre: l’homme ne maitrise pas tout et pas totalement son destin. C’est vrai aussi de l’Etat, un bouc émissaire tout prêt, sur qui déverser le ressentiment.
Je veux ajouter à ce propos un bémol à ma critique au vu des circonstances exceptionnelles que nous vivons. Nous faisons face à un phénomène naturel, l’épidémie mondiale, que nous ne maitrisons pas, non plus que l’Etat. Il engage le sort de la grande masse humaine et pas seulement des individus, leur intimant d’adopter des comportements de masse, qui sont le contraire de la démocratie et de l’individualisme auxquels nous tenons tant. La crise économique qui l’accompagne, aussi terrible que soudaine, explique aussi une partie des récriminations des manifestants, mais c’est leur excès programmé qui est critiquable.
A quoi assistons-nous aujourd’hui sinon à la décomposition possible du démos, de la communauté des citoyens d’Israël qui sombre dans la foule indifférenciée qui s’assemble en un mélange de populations disparates qui s’entrecroisent sans savoir où elles vont, qui les dirige, ni ce qu’elles vont produire. Que veut cette foule qui n’est plus le corps politique de la démocratie? Il y a en effet dans l’électorat une majorité qui soutient Netanyahou, c’est un fait démocratique . Veut-elle lui faire violence et lui imposer son « choix » (un choix? « Tout sauf Bibi »…)? Reste encore à savoir si elle n’est pas plus qu’une minorité, ce qui ferait de son incantation démocratique une fredaine douteuse et un appel à la tyrannie de la minorité.
Quelle violence pourrait sortir, incontrôlée, de cette accumulation de haines et de ressentiments, de désespoirs ? On évoque en ce moment l’anniversaire du meurtre d’Itzhak Rabin en insistant sur le fait que la diabolisation outrancière d’un personnage peut conduire à son assassinat. Mais quand Netanyahou évoque le danger qui pèse, réellement, sur lui, des journalistes condamnent le détournement qu’il fait à son profit de la mémoire de Rabin! Quand ce danger est évoqué, que nous montre le journaliste (le 1er novembre au journal de 20h de Kan, la télévision publique)? Quelques rares contre-manifestants pro-Netanyahou qui menacent la foule immense des antis, accusée de traitrise. En somme, dans la vérité officielle, la menace vient toujours de la droite, de la majorité électorale restée drôlement silencieuse durant cette crise . Mais jusqu’à quand?
Ce qui est en jeu, c’est l’avenir de la communauté politique israélienne. Toutes les aventures sont possibles au sortir de cette crise, pour sortir de cette crise… Il faut réparer l’unité de la société israélienne.
Post-scriptum
L’INTERVENTIONNISME DE L’UNION EUROPEENNE DANS L’AGITATION SOCIALE ISRAELIENNE

Selon NGO Monitor, un organisme d’observation des ONG en Israël,

*le Fonds des Défenseurs des droits de l’homme a reçu 58.940 euros du gouvernement allemand en 2018 et 299.988 euros de l’Union Européenne en 2019.
*HaMoked – le Centre de défense de l’individu, impliqué dans la défense judiciaire des manifestants anti-Netanyahou violents, a reçu, en 2018, 884.164 euros de l’association charitable allemande Misereor Allemagne, l’Organisation des Evêques catholiques allemands pour le développement et la coopération dont le budget provient des impôts nationaux, et 667.049 euros de l’U.E.
HaMoked ne tient son existence financière qu’aux subventions de l’Union Européenne
2018: 667.049 euros
2017: 605.615 euros
et de Misereor Allemagne 2018: 884.164 euros.
L’ONG Standing Together, « Tenir ensemble » qui organise des manifestations devant la résidence du Premier ministre est aussi financée par le gouvernement de Berlin et les fondations partisanes de la gauche allemande et des Verts. Selon les informations du Registre israélien des associations, « Tenir ensemble », Standing Together, a pu être fondée grâce à un don de 38.825 euros de la Fondation Rosa Luxemburg , de 10.075 euros de la Fondation Heinrich Böll (les Verts) et de 11.200 euros par le Service civil pour la paix allemand (ZFD, Forum Civil Peace service), un programme financé par le Ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement (BMZ).

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.