Portée de l’alyah éthiopienne

Il ne faudrait pas que l’histoire contemporaine des Juifs éthiopiens en Israël efface et obscurcisse le moment de grâce que fut leur montée en Israël. Pour le mesurer, que l’on regarde ce qui se passe dans le monde. Cela n’arrive pas tous les jours en effet qu’un Etat développé aille chercher en Afrique, dans un pays profondément sous développé, une population de dizaines de milliers de personnes, et de couleur différente au point de changer les représentations habituelles de sa propre population, pour l’installer au sein de sa société. Cette alyah fut un événement considérable comme message au monde et pour la compréhension de soi des Juifs de l’histoire. C’est le critère de judéité qui fut le moteur de cette montée à Sion, indépendamment de tout autre critère. En faisant venir les Juifs d’Ethiopie, Israël n’importait pas des travailleurs étrangers mais des membres du peuple juif.

 

Il y avait certes un problème car l’histoire de ces Juifs s’était déroulée en dehors de l’histoire juive classique et dans un univers excentré, quoique pas ignoré: le judaïsme yéménite, comme le judaïsme égyptien étaient dans  la région où vivaient les Juifs d’Ethiopie. Ces derniers en revanche  avaient quitté le courant du judaïsme postbiblique, formé par le Talmud, le Shoulkahn Aroukh, etc, autant de références qu’ils ignoraient. Il était donc évident que se posait le problème de la définition de cette population par rapport au judaïsme, surtout qu’elle rejoignait une concentration de population juive vivant sous l’empire de ces critères, même objets de critique ou de dissension. La judéité éthiopienne n’était pas ainsi évidente de prime abord. Il fallait donc examiner les critères de son appartenance.

 

Cela dit, qu’il y ait des manifestations de « racisme » (antisémitisme??) ou d’intolérance envers ceux qui sont devenus des Israéliens et des Juifs reconnus, il n’y a pas lieu de le nier. Ce fut le lot de nombreuses alyoth qui n’étaient pas nécessairement de couleur noire. Que la société traditionnelle éthiopienne se soit effondrée, c’est aussi un trait commun des populations qui passent brutalement d’une société traditionnelle à une société moderne. Qu’il y ait des « quartiers » éthiopiens c’est aussi inéluctable pour  une population venue en masse, sans rien en mains.

 

En revanche, ce qui est terrible et accablant c’est la référence idéologique des militants qui vont chercher chez les activistes gauchistes noirs américains,  les thèmes et les discours dont ils accompagnent leur protestation. Il y a là une méprise fondamentale et insupportable: les Juifs Ethiopiens n’ont jamais été les esclaves des Juifs ou des Israéliens. Bien au contraire, Israël est venu les chercher à leur demande pour en faire des citoyens. Sous ces références américaines, on n’est plus dans l’univers du peuple juif ni du judaïsme. Il ne faut pas d’ailleurs, à ce propos, négliger la manipulation venue de l’ONG gauchiste juive américaine, New Israel Fund, qui s’est donnée pour projet d’entretenir en Israël la contestation sociale et politique, en faveur de la Cause palestinienne. Les concepts américains viennent de ses rangs. C’était significatif de voir dans la grande manifestation de l’été 2019 qui paralysa le centre du pays comment les activistes arboraient des pancartes toutes faites et des slogans adéquats. C’est ce que les gauchistes appellent l’intersectionalité, à savoir la fédération de toutes les luttes contre tout pouvoir, bien sûr en premier l’Etat nation, nécessairement « fasciste » et « raciste ». Là, il y a une voie périlleuse qui s’ouvre pour le judaïsme éthiopien notamment si l’intersectionalité s’étend à la population arabe d’Israël qui conteste l’Etat nation israélien. C’est un phénomène différent de ce qui se nomma dans les années 1970 le mouvement des « Panthères noires » du « Second Israël », des populations sépharades immigrées. Ce mouvement s’inscrivait dans les pas activistes de la lutte contre la discrimination des Noirs américains sous la houlette d’Angela Davis. Alors, le contexte était très différent sur le plan de la situation internationale d’Israël et même de sa situation intérieure.

Nous devons travailler à donner son sens profond à la venue du judaïsme éthiopien, à savoir le signe que le peuple qui se rassemble en Eretz Israël provient des quatre coins de la Terre et qu’à travers lui ce sont toutes les familles de l’humanité qui convergent vers Jérusalem.

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.